Live-report de SUNN O))) @ Les Instants Chavirés, Paris (F)

— Slow End, 2005-07-17 (952 lectures)

- ce live report a été régidé par -Sophie, positronne à plus ou moins grande échelle de la subdivision Slow End catégorie Paris. On l''a mis en ligne parce qu''et d''une il est très chouette, et de deux, on reste en famille, et de trois il propose une alternative subjectivement intéressante face aux comptes-rendus ultra pointus qu''on aurait pu vous rédiger. Bonne lecture. -nd Møjo



J''ai vu un concert de metal (Morbid Angels) dans ma vie. Un seul, et je me suis endormie. Il y a quelque. temps, ma soeur et ses copains me parlent du prochain concert "mythique" auquel ils vont se rendre : celui de Sunn o))) (prononcer "sun" pour ne pas être ridicule, seuls les ploucs disent "sunn O"). C''est un groupe culte de la scène metal, même si leur musique n''est pas exactement du metal pour les puristes. Très très très underground. Le principe : les 4 musiciens, dans leurs "grimm robes" (des robes de moines avec capuchons et motifs sataniques) mettent leur public en transe. Ils jouent à peu près 4 notes pendant le concert, mais avec le sustain à fond, un mur d''amplis, et l''utilisation d''infra basses (qu''on n''entend pas), ils arrivent à faire vibrer la salle... au sens propre. On me met en garde : les gens vomissent ou pire à cause des vibrations, on se sent comme dans une mer de pétrole, ta cloison nasale va bouger... C''est une musique sans rythme, très noire, très fin du monde. Le chanteur s''appelle Attila. Une chroniqueuse a dit "Dieu existe, il m''a fouillée avec sa basse" après leur dernier concert. La liste de ces petits détails sordides me met évidement l''eau à la bouche, et je décide de tenter l''expérience ultime du moment.



Toute récompense étant généralement précédée d''un effort, je me mets en quête d''un billet : en vente uniquement chez deux disquaires de Bastille qui ouvrent à peu près deux heures par jour. Je m''y casse plusieurs fois les dents. Heureusement, Sunn o))) n''est pas Lorie, les foules ne se ruent pas sur les concerts, il reste donc plein de places le jour J. Le disquaire a un petit sourire sardonique en me vendant le précieux sésame pour l''enfer subsonique. C''est vrai que je n''ai pas exactement le look du public habituel de Sunn. Le concert a lieu aux "Instants Chavirés", salle d''au moins, euh, 100 ? 120 ? personnes à Montreuil. Autre effort que d''aller à l''autre bout de Paris pour, peut-être, souffrir de la plus grosse tourista vibratoire de ma vie. Il fait 35 degrés à l''extérieur de la salle, dixit ma Clio. L''enfer promet au moins d''être thermique.



Arrivée devant les "Instants", je retrouve ma soeur et ses amis, qui ont mis leurs plus beaux T-shirts metal et, pour certains, ont soigneusement lavé leurs longues chevelures pour faire honneur à Attila & Cie. Lesquels, comme tout le monde, et sans leur grimm robes, boivent une bière tiède dans la rue avant de célébrer le culte de Satan. Ils sont l''air sympathiques, les messagers de l''enfer. Il paraît qu''ils ont été surpris de voir que le public français ne portait pas de bérets / baguettes. Comme quoi, on peut être au courant de la date de l''Apocalypse et rester un américain bourré de clichés.



Le groupe qui passe en première partie entame les hostilités (petit groupe de metal très classique, RAS). Les 120 personnes massées dans la rue se tassent un peu plus pour entrer dans la salle. Le tampon qu''on m''applique sur le poignet ne restera pas visible bien longtemps, il doit faire 45 ou 50 degrés avec 100% d''humidité dans l''air à l''intérieur, et je commence déjà à transpirer. Une bière plus tard, c''est "l''entracte", que tout le monde passe dans la rue pour reprendre un peu d''air avant la grand-messe (noire). Quand soudain, on entend une première note de guitare. Grave, distordue, qui n''en finit pas.







Nous rentrons tous, les portes se ferment. Je mets mes boules Quiès et reste prudemment à quelques mètres de la scène (donc des amplis) avec Dead (au cas où). Noak est collée à l''estrade, déserte. Car c''est comme ça un concert de Sunn o))). Les musiciens lancent les premières notes, qui n''en finissent pas de rouler dans la salle, et ils remontent dans les loges. C''est assez surréaliste : pendant 20 minutes, les guitares jouent toutes seules (cela se produira d''ailleurs à nouveau pendant le concert, les musiciens quittant à nouveau la salle quelques minutes pendant que les instruments entretiennent la transe). Enfin, les portes des loges s''ouvrent, et les moines de Sunn o))) rejoignent la scène.







Hurlements des fans. Je précise à toutes fins utiles que le hurlement du fan de Sunn o))) n''a rien d''un "Patriiiiick" suraigu. Ca ressemble plutôt à du Barry White très enroué ET très en colère. La suite, je vais avoir du mal à vous la raconter. Le concert a duré deux heures, mais nous étions hors du temps. Des notes très très très longues, la plupart du temps très graves. Un rythme à peine discernable, lancinant. En fait, je ne me souviens pas vraiment de la "musique", si on peut appeler cela comme ça. Disons, pour que vous puissiez imaginer ce que c''est, que ça ressemble à la musique la plus noire, la plus lente et la plus grave de film d''horreur de série Z que vous ayez jamais entendue. Avec, évidemment, une voix d''outre-tombe archi-gutturale qui prononce des mots dans une langue inconnue (en fait, c''est une langue connue mais j''ai oublié laquelle, euh, de l''araméen, du cro-magnon ????). Le jeu de scène était finalement relativement sobre si l''on excepte les robes de moines : beaucoup de fumigènes, quelques mouvements de torsion des bustes, un ou deux lever de guitares, rien de très marquant, rien de satanique.







Au début, les vibrations n''étaient pas pires que dans un concert de metal normal. Disons que le sol et mes oreilles (soigneusement obstruées, pourtant) vibraient comme dans un vieux diesel. Encouragée par l''absence totale de sensations au niveau de l''estomac et des intestins, j''ai rejoint les puristes devant la scène. Sans aucun obstacle entre les amplis et moi. C''est là que j''ai perdu la notion du temps. Et que, au fur et à mesure que Sunn o))) augmentait la dose de sub-basses, à l''aide du Moog Taurus (un espèce de synthé), j''ai connu des sensations physiques totalement inédites.







Effectivement, quand je respirais par le nez, il vibrait. J''ai senti, selon les moments, mon jean, mes tibias, mon appareil photo, et même mes seins vibrer. Prothésées s''abstenir ! Mes dents claquaient. Et puis, au bout d''un moment, alors que j''étais venue là en froide observatrice d''un phénomène folklorique, j''ai abdiqué tout contrôle. J''ai fait comme beaucoup de gens dans la salle, et comme des milliers d''êtres humains avant nous, j''ai arrêté de penser et ai laissé la musique m''envahir. Cette expression est d''une banalité affligeante, mais dans le cas de Sunn o))), c''est la fidèle transcription de la sensation physique vécue lors du concert. Les yeux clos, je sentais par moment une colonne d''air tremblant remonter de mon ventre à ma bouche. Ma tête se renversait en arrière, parfois, tellement c''était fort quand ça arrivait vers le haut du corps. Ce n''était pas désagréable, mais certaines personnes ne supportent effectivement pas cette invasion vibratoire des tripes, cette perte de contrôle physique. J''étais dans un état de relâchement total, uniquement animée par les sons et les vibrations. Certains étaient véritablement en transe.







Moi, j''étais tout de même parfois "réveillée" par la sueur qui coulait ou le contact avec le bras poilu de mon voisin (un chroniqueur des Inrocks, je crois). Je n''exagère pas en disant que l''atmosphère était celle d''un sauna, je n''avais jamais autant transpiré de ma vie. Cela contribuait probablement, d''ailleurs, à l''état d''abrutissement dans lequel nous étions. L''air s''est aussi mis à vibrer (petite ventilation fort agréable vu la chaleur suffocante). J''ai tendu une main vers les amplis (à environ 3 mètres de moi). Je sentais les pulsations de l''air sur ma paume ouverte. Et puis, assez soudainement, tout s''est arrêté. J''ai eu l''impression de devenir très lourde. Le silence était pesant. J''ai retiré mes boules Quiès, mais c''était toujours aussi pénible.



Il m''a fallu quelques minutes, de l''air tiédasse et une autre bière pour recouvrer mes esprits. Les diables, eux aussi, avaient repris forme humaine et signaient des autographes en short.

SUNN O)))

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