Interview de BORIS

— franoise massacre, le 26 mars 2005 (858 lectures)

Rencontre avec BORIS (Wata, Atsuo & Takeshi) avant leur concert aux Instants Chavirés, Montreuil. Café le Havane, Montreuil, jeudi 17 mars 2005

C'est la première fois que vous venez jouer à Paris. Finalement, le public européen ne connaît pas grand chose de vous, à part vos disques. Pouvez vous nous parler un peu de l'histoire du groupe à ses débuts dans les années 90, de votre rencontre, et du moment où vous avez commencé à jouer ensemble ?

Atsuo : On s'est rencontré en 1992. Nous étions tous élèves dans une école d'Art. Au départ, nous étions quatre. A l'époque, je chantais et je jouais de la guitare. Et puis, quand le batteur est parti, nous avons dû le remplacer et je me suis donc mis à la batterie.

Votre toute première sortie officielle avec Boris était le titre sur la compilation japonaise Take Care of Scabbard Fish, n'est-ce pas ? Aviez vous d'autres groupes, projets musicaux respectifs avant Boris ?

Atsuo : Quand on s'est rencontré, je chantais et je jouais de la guitare dans un autre projet, plutôt rock, assez « émotionnel ». Puis nous avons monté Boris. A l'époque, nous sortions alors des K7 de démos. Mais notre premier morceau officiel date effectivement de 1994, avec ce titre sur la compilation Take Care Of Scabbard Fish.

Vous avez récemment sorti un picture disc avec le logo de Venom, et la version d'Akuma No Uta avec la pochette imitant celle du Bryter Layter de Nick Drake. Et puis vous avez emprunté le nom « Boris » au morceau des Melvins sur l'album Bullhead. On dirait que vous aimez faire apparaître vos influences musicales au grand jour, et rendre hommage à tous les groupes et musiciens que vous aimez, en piochant quelques éléments chez chacun d'eux. Pourquoi attachez-vous autant d'importance à montrer d'où vous venez musicalement ?

Atsuo : Au Japon, la musique est très sectaire et compartimentée. Il y a peu ou pas de connexion entre les genres, les scènes et les publics. Le public folk ne se mélange pas avec le public rock, psychédélique ou métal, contrairement à ce qui peut se passer en Europe. Dans ce contexte, le fait d'utiliser les images ou certains éléments de ces groupes, comme Nick Drake, les Melvins ou Venom, est pour nous une manière de montrer notre compréhension de l'histoire du rock. Et c'est donc aussi une tentative pour emmener le public là où il ne va pas habituellement.

Si je comprends bien, Boris fait presque figure d' « exception » dans ce paysage musical japonais cloisonné, puisque justement, vous avez toujours refusé de vous cantonner à un seul style de musique, en mélangeant sans cesse les genres musicaux, du drone au sludge, en passant par le doom, le stoner, le punk, la noise expérimentale, les influences psychédéliques 70's ou plus atmosphériques .

Atsuo : Oui, et c'est une liberté difficile à garder au Japon. Il n'y pas d'autre groupe comme Boris.

Comment le public japonais comprend-il cela ?

Atsuo : En fait, il y a presque deux Boris au Japon. Il y a un « BORIS », en majuscules, qui représente le versant très rock du groupe. Et lorsque l'on s'éloigne un peu du rock, on écrit « boris » en minuscules. Le public s'y retrouve. Au Japon, il y a donc deux publics différents.

Ces deux publics ne se mélangent donc pas ?

Atsuo : Si, les deux publics se mélangent parfois. Mais au Japon, la plus grosse partie de notre public vient pour notre côté rock, pour le « BORIS » en majuscules, celui de Heavy Rocks ou Akuma No Uta. En Europe cependant, il me semble que les gens aiment plus le « boris » en minuscules et notre côté plus drone ou psychédélique, comme sur Absolutego ou Feedbacker.

Justement, y-a-t-il un genre de musique que vous n'avez pas encore abordé, et que vous souhaiteriez intégrer à votre musique, du black metal, du hardcore. ?

Takeshi : On a déjà fait des choses qui peuvent s'inscrire dans la mouvance noise-core japonaise. Pour ce qui est du black metal, si l'on considère le côté plus dark-ambient du genre, alors, oui, on a déjà abordé ça.

Et de la NWOBHM ?

Atsuo : Nous n'avons pas mis ce côté en avant, mais comme nous avons traversé plusieurs genres avec Boris, il y a toujours des éléments qui, bien que n'apparaissant peut-être pas directement dans notre musique, comptent néanmoins parmi nos influences.

D'ailleurs, qu'écoutez-vous en ce moment, et en général ?

Wata : J'écoute beaucoup de rock psychédélique des années 60/70. Pink Floyd, les Pretty Things. Takeshi: J'écoute pas mal de black metal et de thrash, du hardcore, du punk. Mais en ce moment, j'écoute surtout de l'ambient. Atsuo : Moi, c'est plutôt du hard-rock 70's, et puis j'adore Therapy. D'ailleurs, je suis à la recherche d'un live pirate de Therapy. Si l'un de vous peut trouver ça pour moi. J'écoute aussi beaucoup de compositeurs contemporains, comme Terry Riley, Tony Conrad, Alvin Lucier, Phil Niblock.

Vous avez pas mal de choses en commun avec les Melvins. Avez-vous déjà pensé à collaborer avec eux ?

(rires) Atsuo : Non ! A vrai dire, on n'y a jamais pensé. Takeshi : Justement, on est sans doute trop influencés par eux pour pouvoir envisager une collaboration.

J'ai entendu dire que vous aviez un tout nouveau projet de groupe avec Sunn O))), qui s'appellerait Altar. Pouvez-vous nous en dire plus ?

(rires) Atsuo : Disons qu'on ne sait pas vraiment ce que ça va devenir ! Il y a déjà un concept, mais c'est un secret.

Une question stupide maintenant. Est-ce que les cheveux de Keiji Haino sont de vrais cheveux ?

Takeshi : Oui ! Ils sont de plus en plus gris et vont bientôt devenir entièrement blancs. Mais quand on s'est rencontré, ils étaient entièrement noirs.

Justement, comment en êtes-vous venus à collaborer avec les musiciens de la scène noise japonaise comme Keiji Haino ou Merzbow ?

Atsuo : La scène underground japonaise est toute petite, et on a vite fait de se rencontrer. De plus Keiji Haino est aussi un fan de rock, et notamment du groupe Blue Cheer. C'est lui qui nous a proposé de jouer ensemble.

Peut-on espérer un jour une collaboration avec Otomo Yoshihide ?

Takeshi : Nous n'avons jamais réellement collaboré ensemble mais nous avons déjà joué lors d'une même soirée, il y a un moment de cela. Il était venu avec le Date Corse Pentagon Royal Garden, une sorte de big band, d'une dizaine de personnes. Ce n'était donc pas vraiment une collaboration. Atsuo : Je ne pense pas qu'on joue ensemble un jour. Nous sommes un groupe de rock stupide, alors qu'Otomo Yoshihide est un intello !

Rock Stupide !?

Atsuo (en faisant le signe de la bête) : Yeah !! En fait, on essaye de garder une côté « stupide » pour essayer d'attirer le public vers des choses plus « sérieuses ». Si l'on avait adopté une attitude intellectuelle dès le départ, ça n'aurait pas marché.

Pourtant, votre premier album Absolutego était loin d'être un album « stupide ».

Takeshi : Disons qu'Absolutego est un album fou ! Nous prenons beaucoup de plaisir à jouer nos albums drone, à s'immerger dans la masse sonore. De même, nos concerts restent toujours une fête, et nous essayons de transmettre au public ce plaisir qu'on a de jouer.

Comment en-êtes vous venus, dès votre premier album, en 1996, à intégrer l'élément drone à votre musique ? Etait-ce plutôt sous l'influence de groupes comme Earth, les Melvins ou bien des compositeurs minimalistes comme Tony Conrad, La Monte Young. ?

Atsuo : Les Melvins bien sûr !

Quelle est votre approche de la composition et de la musique en générale? Est-elle simple (par exemple, vous jammez ensemble, et vous utilisez ces jams pour composer), ou bien est-elle, au contraire, plus conceptuelle?

Atsuo : On compose surtout à partir de jams en studio, qui nous servent de matériau de base, et qu'on retravaille ensuite ou qu'on utilise tels-quels.

En Europe, le metal expérimental au croisement du doom, du drone, du sludge, du rock psychedelique et de la noise devient plus populaire depuis quelques temps. Qu'en est-il au Japon ?

Atsuo : Le Japon est en retard de 20 ans !

Vraiment ? Ca paraît incroyable. Quand on regarde la scène underground japonaise et des artistes comme Merzbow, Keiji Haino, Otomo Yoshihide, on aurait plutôt tendance à penser le contraire.

Atsuo : C'est une toute petite partie des musiciens japonais. Ils sont connus à l'étranger, mais c'est uniquement la partie visible de l'iceberg et ils ne sont pas du tout représentatifs de la scène musicale japonaise. Takeshi : Au Japon, ce qui marche en ce moment, c'est le punk mélodique, comme NOFX, et la black music, le hip-hop, le r'n'b, la dance. Atsuo : Le noyau de l'industrie musicale japonaise, c'est le karaoke. Et donc, les morceaux qui marchent sont ceux que l'on peut chanter dans les karaokes.

Et Boris ne se chante pas dans les karaokes ?

(rires) Atsuo : Non ! Et puis, il n'y a pas beaucoup de chant dans Boris.

Comment se passe votre tournée en Europe ?

Atsuo : Très bien, on aime beaucoup l'Europe.

Allez-vous tourner au Etats-Unis par la suite ?

Atsuo : Je ne sais pas ! Nous sommes peut-être invités à jouer au festival « Emissions From The Monolith », mais rien n'est encore sûr.

ITW conduite par Françoise Massacre, avec la précieuse contribution de Saïmone & Nagawika. Traduction Japonais-Français par Satoko Fujimoto (www.kokeko.net).

BORIS

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