Derelictus
le 16 septembre 2018 (6287 lectures)

Lorsque lon aborde ce huitime album de Yob, on ne peut occulter le fait quen janvier deux mille dix sept, Mike Scheidt avait bien failli mourir et que cette exprience de mort imminente a videmment laiss des traces dans sa manire daborder les choses, et, surtout pour ce qui nous concerne, dans la faon dont il a crit ce Our Raw Heart, album le plus long de la riche discographie du groupe, un peu plus de soixante treize minutes. Cela pourrait presque constituer lintrt de cet album, dans ce quil pourrait laisser transparatre dun certain tat desprit, dune nouvelle forme de spiritualit et daborder les choses, des valences qui sont dailleurs des lments forts de ce Our Raw Heart, avec le contre-coup de voir le groupe un peu plus sous le feu des projecteurs, et qui a mme fait lobjet dune chronique dans Tlrama, cest pour dire. Tout ceci pouvait faire grincer des dents, et encore plus avec ce premier extrait, The Screen, dlivr quelques semaines avant la sortie de lalbum, avec ce ct marteau pilon que lon connait la formation depuis quelques annes dj.

En fait, tous les doutes disparaissent assez rapidement lcoute de cet album dans son entiret, sans doute le plus fort depuis The Great Cessation, dans le sens o il ny a pas de compositions moins bonnes que les autres, comme ce pouvait tre le cas avec Atma et Clearing the Path to Ascend. Il ny a pas de temps morts dans cet album, et, cest mme l sa grande force, il y a une cohrence dans cet ordre et cet enchanement des titres, entre un Ablaze classique pour du Yob, les trois pav tortueux que sont The Screen, In Reverie et Lungs Reach, et la seconde partie qui fait plus tat dune sorte de renouveau mais avec un voile tantt plus mlancolique, notamment sur Beauty in Falling Leaves et Our Raw Heart, tantt avec une sorte desprit plus revanchard, comme sur Original Face. Cest dj cela qui rend cette uvre aussi palpitante et prenante. De surcrot, cest l que lon ne peut sempcher de faire un parallle entre ce que Mike Scheidt a vcu il y a plus dun an et demi et la manire dont senchainent ces titres. Sans parler dalbum concept, cest comme si lhomme des bois nous emmne ici dans un priple la fois tortur et la fois mystique, comme sil avait laiss ses motions clabousser la face de lauditeur; bref, un homme bless cur ouvert.

Concrtement cela se traduit par sept compositions assez htrognes, que lon peut ranger dans trois catgories, histoire de faire simple. Lon a dj les compositions qui sont assez fidles ce que fait le trio depuis sa reformation, se nourrissant dinfluences autres que celles proprement doom metal, ce qui aura toujours t la grande caractristique du groupe, et en les assimilant avec une telle aisance que cela sonne naturellement comme du Yob. Cest ainsi le cas sur Ablaze, o lon trouve une petite trame tragique derrire ces coups de semonces telluriques. Mais cest encore plus flagrant sur Original Face qui nest pas sans me rappeler Primordial, et pas seulement dans lutilisation dune rythmique en ternaire, mais dans cette manire dapporter une souffle assez pique lensemble. Mais ce nest pas du copier coller des irlandais, car il ne faut gure oublier la singularit du jeu de guitare de Mike Scheidt, pas franchement euclidien, mais tellement fluide en mme temps, sans que le trio ne se dpartisse de sa puissance de feu, car certes le pre Scheidt est convalescent, mais cela ptarade toujours autant ici. Cest l lune des facettes de cet album, mais Yob na pas t avare en surprise.

Car ct de cela, vient ctoier une facette beaucoup plus sombre, plombe et tellement touffante, avec ce triptyque constitu de The Screen, In Reverie et Lungs Reach. Ces trois titres sont mme indissociables tant lon senfonce encore plus dans des abysses au fur et mesure de leurs avances, et quils sondent encore plus profondment dans ce sens. Lon peut y dceler une forme de climax dans laboutissement de cet enchanement avec les rles de Scheidt sur la fin de Lungs Reach, comme un appel au secours, ou, mieux encore, un sursaut de souffle de vie. Il faut dire que tout ceci commence mme de manire assez brutale avec The Screen, droutant lors de sa dcouverte seule, tellement cohrent dans cet enchanement, avec un riff la fois rampant et saccad faire plir Morbid Angel et consorts, tellement puissant qu'il crase tout sur son passage. Il y a videmment cette facette plus rugueuse, comme si lauditeur tait pris entre le marteau et lenclume, mais c'est fait de manire bien plus intelligente que sur un Nothing to Win, avant que ltau ne se resserre avec In Reverie, au titre combien trompeur, tant lambiance y est cauchemardesque, voire presque claustrophobique.

Et, enfin, lon retrouve deux magnifiques compositions bien plus mlodiques et mlancoliques, de ces titres beaux en pleureur, dans la droite ligne dun Marrow. Cest l que lon retrouve une nouvelle facette chez Mike Scheidt qui met bien plus en avant ses influences folk, avec tout ce que cela comprend datmosphres boises, dmerveillement devant les beauts de la nature et dun ciel toil, dune douce brise dt qui vous caresse le corps, ou bien encore des dernires journes ensoleilles dautomne o lon profite des couleurs vives de la nature avant son prochain endormissement. Il y a de cela dans ces quasi ballades aux longs cours, o lon a envie que le temps sarrte car plus rien dautre na dimportance, et o les arpges ou les acoustiques prennent parfois les devants. Il y a aussi un ct tellement poignant dans les mlopes dlivres par le guitariste, - car si ces titres ont un ct plus lumineux, ils ont aussi cette touche un peu plus nostalgique -, et dans ce chant excellent, quelque soit le registre, mais tellement touchant, notamment dans cette sincrit, car lon peut dire que Mike Scheidt ne triche pas ici, si tant soit peu quil lait fait un jour.

Affronter Our Raw Heart, cest comme choisir de partir dans un priple vers linconnu, de gravir des monts hostiles sous un ciel ombrag, daffronter la nature dchane et de saccrocher la vie coute que coute, en dpit des coups du sort, pour dcouvrir ensuite un apaisement et des merveilles que lon ne pouvait souponner. En cela, le trio a bien jou sur une certaine forme de bivalence, rappelant un peu le Yin et le Yang si lon prenait un vocabulaire empreint de mysticisme, mais cest mme bien plus profond que cela en fin de compte. Si profond quil rend lalbum rapidement enttant et, surtout, lui donne une dure de vie assez consquente, car voil bien quatre mois que je lcoute trs rgulirement, sans qu un moment donn il ne perde ni de sa consistance, ni de son impact, et ne stiole encore moins, et notamment au niveau des motions quil retransmet. A ce propos, Our Raw Heart pourrait presque tre un album testament dun homme qui aura suivi le mme priple que Dante.


Our Raw Heart en trois mots : , cur, ouvert


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