URFAUST - The Constellatory Practice
2018 · Ván

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Derelictus
le 21 août 2018 (11131 lectures)

Et si finalement, The Constellatory Practice était l’album le plus slowendien d’Urfaust? Nombreux sont les signes qui vont dans ce sens pour décrire cet album qui clôt une trilogie débutée avec Apparitions et continuée avec Empty Space Meditation. L’on notera d’ailleurs que c’est tout autant la trilogie où le duo a renoué avec ses racines ambient des deux premiers albums, mais dans une toute autre optique, et des titres en anglais, et non pas en vieil allemand, si l’on se réfère au nom même du groupe, soit la forme primitive de Faust; cela avait de son importance à leurs débuts. Cela dit, ce fut aussi la trilogie où l’on s’est éloigné de l’imagerie de clochards du black metal, avec tout ce que cela pouvait avoir de répugnant, de cris d’orfraies, et de relents de mauvais alcools à faire pâlir n’importe quel membre du sludge défonce club, le spleen européen en plus, parce que climat du Brabant est tout de même plus hostile que celui du Bayou. Autant vous dire que l’on est tout de même assez loin de cette ambiance tailladons-nous-les-bras-à-coups-de-lames-de-rasoir-rouillées d’un Der Einsiedler, le morceau par lequel tout a commencé me concernant.

Nous disions donc que The Constellatory Practice terminait surtout cette trilogie où Urfaust a décidé de s’envoler dans l’espace et de flotter dans l’éther, de prendre des attraits plus aériens et de remettre au goût du jour cet héritage de l’ambient ritualiste. C’est en grande partie vrai sur cet album où les claviers prennent bien les devants, notamment sur les ambient A Course in Cosmic Meditation et Eradication Through Hypnotic Suggestion, mais on les retrouve évidemment en grande pompe sur l’entièreté de cet album. C’est là que le travail d’orfèvre du duo prend sens parce que tout l’album est nimbé d'une atmosphère irréelle, comme si l’on avait franchi l’autre côté du miroir ou que l’on explorait d’autres horizons. Mais loin de faire de la redite dans ce sens, notamment sur les pistes purement ambiants où autrefois l’on pouvait avoir le syndrome Rundtgåing av den Transcendentale Egenhetens Støtte de qui vous savez, il y a ici une réelle recherche dans la manière d’agencer tout cela, dans l’espace qu’il prend au niveau sonore et au niveau de la panoramique, dans ce qu’ils englobent l’ensemble. L’aspect immersif est d’ailleurs une très belle réussite, et l’agencement de ces multiples nappes est un réel plaisir auditif, tant tous ces effets se combinent à merveille, et donnent même à tout ceci une atmosphère unique, quasiment cinématographie, ce qui prend d’ailleurs sens dans l’ordre des titres, quelle que soit la version du tracklisting.

Urfaust serait-il donc (re)devenu un groupe d’ambient au grès des albums? Je répondrai par la négative, car cela reste et demeure avant toute chose un groupe de metal extrême, qui aime bien jouer sur les antagonismes. Nous sommes évidemment bien loin des hommages grossiers et gauches à Isengard, mais il demeure un attachement fondamental à ce qui fait l’essence même de cette musique: ces riffs de guitares, tantôt étirés, tantôt donnant envie de secouer sa tignasse, et ces mélodies qu’elles tissent et qui se faufilent dans tout cela. L’on aurait presque tendance à oublier cela, mais c’est aussi l’une des singularités de ce groupe, même si cela passe par des structures simples mais répétées jusqu’à plus soif, comme ces deux titres qui s’étirent sur plus de douze minutes. Effectivement, au-delà d’une certaine richesse dans les arrangements évoqués plus haut, il y a encore cette facette dépouillée dans la musique d’Urfaust, notamment dans ce jeu de batterie de VRDRBR, qui n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour nous entraîner où il le souhaite, surtout lorsque le groupe est capable de faire monter finement l’intensité au sein de ses morceaux. Et puis, que serait un album d’Urfaust sans la qualité du chant de IX, qui sait tout aussi bien hurler sa douleur, même si avec bien plus de maîtrise qu’avant et donc bien moins de surenchère et de stridence, et qui surprend de plus en plus par la justesse de son chant clair, et la solennité qui en découle.

Et le doom metal dans tout ça me direz-vous? Et bien il est évidemment présent sur les deux autres tiers de cet album non évoqués pour le moment, où tout n’est que lenteur, lourdeur et répétitivité. Rien de nouveau allez-vous me rétorquer, si ce n’est que les cavalcades comme sur Meditatum II sont laissées de côté, et qu'il n’y a d’ailleurs quasiment pas d’accélérations, si ce n’est cette montée d’adrénaline sur A Course in Cosmic Meditation. C’est d’ailleurs ce qui en ferait presque le jumeau d’Apparitions tant le duo traîne ici la patte. Mais ce qui surprend le plus ce sont ces riffs purement doom metal que l’on rencontre sur cet album, certes simples et toujours matinées de ce riffing black metal, et qui donnent une certaine puissance à l’ensemble. Et ce n’est pas Trail of the Conscience of the Dead, la grosse réussite de cet album, - sans aucune espèce de doute à ce sujet -, qui va faire trahir cet état de fait: le rapprochement avec l’epic doom metal y est flagrant, avec des éléments que l’on aurait pu tout aussi bien rencontrer chez des collègues de label, au même titre que ces merveilles de leads et soli. C’est même quasiment une leçon de syncrétisme qu’on observe ici, entre cette ambiance mortifère, ces claviers aux cordes, et ce côté presque larmoyant. C’est là, la maestria du groupe en terme d’antagonisme dans la mesure où des claviers célestes viennent côtoyer les forces telluriques, comme si l’on avait la tête tournée vers les cieux mais avec cette fois-ci les pieds fermement ancrés dans le sol.

C’est en cela que The Constellatory Practice vient parfaitement donner fin à cette fameuse trilogie. Si Apparitions se voulait l’amorce du départ, les premiers pas vers l’inconnu, si Empty Space Meditation évoque quant à lui l’odyssée à la fois fulgurante et inquiétante dans l’inaccessible, The Constellatory Practice marque le retour à la terre. Un retour qui se fait tout à la fois avec émerveillement mais en même temps avec une certaine langueur et une certaine nostalgie. Les détails sont bien trop nombreux pour ne pas croire à un retour à la dure réalité à la fin de ce long rituel. Et sans doute que les notes de claviers aux intonations plus médiévales,  avec cette sorte d’orgue de barbarie, - comme jadis si je puis dire -, sur Eradication Through Hypnotic Suggestion vont clairement dans ce sens, et nous indiquent bien que le parcours et le rêve sont bel et bien terminés. Ce qui fait que cet album, qui pris en lui même est d’excellente facture, vient très bien clore ce périple débuté il y a maintenant un peu plus de trois ans. Il a ceci de remarquable que bien qu’inscrit dans une veine typique de ce que le duo fait depuis deux mille quinze, - encore que, ça et là, il montre une facette plus vindicative comme sur le split avec Wederganger -, il parvient encore à nous surprendre et à nous extraire du monde réel par le biais de sa musique et que même en se délestant de son costume de clochard, Urfaust n’impressionne pas moins dans cette faculté à nous emmener corps et âmes dans les méandres de ses rites à la fois obscurs, purificateurs et essentiels.


The Constellatory Practice en trois mots : clair-obscur, cathartique, téléologique


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