HIPOXIA - Si Devs Esset Occidendvs Erit - Monvmentvm ab Khaos I
2016 · American Line

Détails

gulo gulo
le 29 juillet 2016 (844 lectures)

   Sludgecore Black metal

N'allez pas jouer au plus malin que moi : ça ne vient pas genre justement de la pauvreté des accords qui parlent bien de la misère parce qu'ils sont miséreux, ou de la longueur de temps sur laquelle ils se répètent sans varier. Non, on le sent de suite, dès qu'on met le pied dans le disque, aux premières notes : ce que peu de groupes possèdent, cet intangible et indicible truc en plus, alors que tout le reste, tout ce qui est tangible et dicible, est strictement dans les clous - ce qui n'est pas non plus tout à fait exact, dans ce cas précis, puisqu'on parle de blacksludge qui évoquera des éclairs fiévreux, semi-hallucinés, d'Unearthly Trance, Monarch!, le peu de bon que même votre serviteur est forcé de reconnaître à Corrupted, le Neurosis le plus tropical, le Verdun plein de poux de la démo, le Atriarch hagard au même âge, les Swans de Young God... L'odeur de la charogne et de la maladie affamée.

Et en black, m'interrompez-vous, agacé par une ampoule tristement galvaudée ? Young God, ça vous va pas ? Fleshpress et Stabat Mater. Voilà ; qu'est-ce que vous dites de ça ? Vrolok, aussi, ce genre-là. En fait, imaginez directement un chien noir particulièrement teigneux et contaminé, plutôt. Hipoxia, son affreux blacksludge nauséeux et tout vitreux au point de toucher au funeral psyché, il ressemble à un genre de Stabat Mater de la jungle colombienne, sous certains angles, où sa lumière montre à plein ses qualités poussiéreuses et caniculaires ; le funeral qui bégaie dans les flots de sa bave rabique (oui, le chanteur est très bon), le funeral de la lèpre et des dents qui se déchaussent (très très bon). Tout ce qui conjugue la lassitude à la pollution morale et physique. Hipoxia ici ne leur ressemble évidemment pas plus qu'il ne ressemble réellement à aucun des groupes à forte personnalité entassés en vrac plus haut, puisque Hipoxia ressemble surtout, insistons, à une sorte de forme très canonique et modeste de sick/sludge/drone... sauf que.

Sauf que la mort et le venin sont là partout - partout où l'on ne voit rien, surtout, dans tous les angles morts, les respirations, les moments où la poussière flotte indécise, sans qu'on sache trop si elle monte ou retombe, les queues de riffs qui traînent et regardent une dernière fois derrière eux avant de quitter la pièce, cherchant à attraper enfin cet éclair de mouvement aperçu sans le voir, dans le coin ; c'est bien d'ailleurs là où on reconnaît - forcément en creux - cette fameuse intangible différence, dans cette capacité, déjà prouvée quelques lignes plus haut, à générer chez l'auditeur des mirages plus ou moins horrifiés ou exaltés, à lui faire entrevoir des réminiscences d'autres groupes et d'autres règnes du réel, sans qu'il ait besoin de passer par ses yeux. Si vous voulez de l'objectif et du trivial, la délicate méthode d'Hipoxia consiste à mélanger effectivement des éléments bien convenus, dont le mélange même est convenu, mais de ne mélanger que les meilleurs de chacun de ces dits styles au dialogue aujourd'hui si commun, les plus pertinents, fussent-ils une simple touche, un arrière-goût écœurant, une note, dans le but poursuivi par eux - et aucun autre, rigoureusement.

Probablement est-ce là la concentration de présence, qui fait qu'on est magnétisé d'emblée, dès les premières fois quand bien même elles ne vont pas au bout, qui fait qu'on sait qu'on doit l'écouter et qu'on finira par le faire - et qu'une fois qu'on le fait on peut écouter l'album plusieurs fois dans la journée, ce qui à titre tout à fait personnel est bien plus que je ne peux dire de la majorité des albums dans la discipline, éreintante comme elle est.

L'album se présente lui-même benoîtement comme un genre de rituel du Chaos, pour détruire Dieu, voyez vous ça, bref, rien que du très classique et bien balisé évidemment - et de façon très classique et rituelle, une fois que la musique vous a bien ferré et contaminé, avec tout le temps qu'il y a pris, de toute son humeur souffreteuse et son apparente impuissance à aller nulle part sur ses moignons qui n'arrivent même pas à saigner un minimum abondamment - c'est là que d'un coup la pupille se rétracte, les yeux auparavant révulsés d'un coup vous fixent, et les officiants se révèlent parfaitement lucides et au commandes des opérations, dans un dernier morceau parfaitement méprisant, qui vous déclame dans les grandes largeurs toutes ses viles intentions ; le gourou apparaît, il a la voix d'Alan Vega dans votre pire chauchemar, et le prêtre-chien qui depuis le début grognait en est tout excité et entame un odieux récital de vociférations ; l'on se remémore alors toutes les notations rituelles qu'on n'a pas prises pour telles, tout au long du déroulement de la chose, ce qu'on a pris pour un titubement hagard et qui se révèle une affreuse manière de processionner, les notes étiques qu'on a prises pour harassées, tout ce qu'on a pris pour du dénuement et qui non moins vous a envoûté, subjugué, réduit en son pouvoir méthodiquement - dont il démontre en fin de disque l'infecte réalité.

Mais le rituel ressemble surtout à un film où l'on entrerait pour découvrir qu'il s'ouvre en plein milieu d'une scène de noyade, puis se révèle consister en la longue contemplation d'un fruit humain pourrissant au soleil, environné des reflets verts des mouches enivrées dans ses remugles de molle fermentation.

Si Devs Esset Occidendvs Erit - Monvmentvm ab Khaos I en trois mots : doucereux, incubatoire, nuisible


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