Chroniques de février 2016

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BLACKWOOD - As the World Rots Away

BLACKWOOD - As the World Rots Away : 2016 · Subsound

Industriel Rituel Dub

BLACKWOOD


Et si finalement c'était seul, débarrassé des négociations avec les limites ou les aspirations propres de tous acolytes - hormis bien sûr lorsqu'il s'agit de Paolo Bandera, mais c'est là une autre histoire - que cette vieille ordure d'Eraldo était le plus indispensable, le plus pertinent, travaillait le mieux ?

C'est seul - pour ce que l'on a besoin d'en savoir : le résultat discographique - qu'il avait découvert ses contours dans les sortilèges du dub et de l'illbient ; et à ce qu'il apparaît aujourd'hui, dans les nouvelles chimères doom qu'il poursuit désormais riche de ces tours de sorcier digne disciple de Mick Harris, c'est seul qu'il s'exprime le mieux, tant pis si le prix doit en être une absence de vocaux organiques... Enfin, tant pis : pour l'amateur de doom metal, ou le mangeur de musique désormais majoritairement rock ; mais passé la frustration première, l'on se rappelle bientôt le plaisir largement suffisant voire plus que roboratif, qui se peut trouver dans de simples bons vieux remugles incantatoires tels qu'en utilisent les chamans du synthétique, en fait de vocaux. Borborygmes qui accessoirement se trouvent ici être des samples d'ésotérisme traditionnel, ce qui n'en ferait du reste pas davantage que des borborygmes et éléments d'ambiance dans un disque de metal - mais qui jouent nécessairement un tout autre rôle dans une musique telle que celle de Blackwood, bien plus faite d'ambient et bien moins d'héroïsme instrumental.

C'est toute l'affaire ici, et c'est tout ce que n'atteignaient pas les précédentes tentatives heavy de Bernocchi, si délectables fussent les albums d'Obake et Metallic Taste of Blood, qui prenaient comme point de départ la formation rock, laquelle aussi lourd joue-t-elle forcément tirera le résultat vers le bœuf et le psychédélisme. L'obsessionnelle mécanique qui est la conseillère du musicien seul dans son studio, elle, se prête bien mieux au propos - pour mon humble part celui que j'attends - d'un doom étouffant, morbide, toxique... et d'ailleurs, ces qualités sont également plus princièrement servies ici que dans ses tentatives d'ascension (inversée, bien sûr : c'en serait presque même hilarant lorsqu'on entend prendre son essor sur "Vulture", ici, cette nappe emphatique digne d'un Tyranny, mais qui le malheureux, la tête en bas, n'arriverait qu'à patauger toujours plus bas dans l'infinie mélasse vers le cœur d'une planète sans fond plutôt que vers son cosmos habituel) par le versant dub de la chose, lesquelles sont toujours restées d'une efficacité assez doctorale ; le talent d'Eraldo pour distiller les odeurs de fruits pourris se vidant de leur suc dans une simple caresse sur la corde d'une guitare, y ont toujours semblé manquer de quelque chose, que ce soit dans avec Simm ou le Vevè d'Equations of Eternity (mais là encore : groupe).

Et l'on peut aujourd'hui mesurer à quel point cette chose était : une plus succulente, épaisse, roborative masse de chair bouffie sur laquelle proliférer et putrescer. Il paraît parfaitement logique au fond que le doom, musique charpentée et corpulente s'il en est, ait offert à notre nécrologue favori l'élément qu'il poursuivait. Voilà : le vaudoom-dub-noise est là devant vos yeux, et déjà rien que de le regarder ceux-ci commencent à grésiller et fumer un peu ; cependant que dans les tympans et après eux le système nerveux central, l'humeur est plutôt à une huileuse mer de nuit, d'un type tel qu'on n'en avait pas brassée depuis l'album final de Pain Station.

Il faut bien avouer qu'à la publication de ce rudimentaire emballage, on avait cru que le contenu serait à l'avenant, aussi léger que le disque d'OssO ; et finalement cela tombe sous le sens : aucun besoin de surcharger la texture, la mâche, les courants dans la viscosité ou la profondeur des marées de nuit, par quelque effet de suggestion visuelle que ce soit, lorsqu'on a mis au jour, si j'ose dire, pareil gisement d'hydrocarbure occulte. Sans doute en vérité fallait il un chercheur de formation, et un avec enfin les coudées franches - mais enfin, aussi, qui imaginait Bernocchi possiblement heureux dans des travaux de groupe, et qu'allait il faire dans cette chimère ? quel groupe lui aurait-il permis d'utiliser des ossements comme instruments, hors Sigillum S bien entendu ? -  pour réussir à atteindre ce point d'homogénéité où l'on ne sait plus si ce sont les riffs dub qui hurlent jusqu'à en être des riffs doom, ou si les drones sont tellement moelleux qu'ils sont du dub. Sans doute en vérité tient-on là à la fois non seulement le meilleur disque doom d'Eraldo Bernocchi, non seulement son meilleur disque dub - mais peut-être même bien son meilleur disque tout court depuis un bon bout de temps, plus persuasif même que l'oeuvre moderne de Sigillum S.

 

Du coup, il serait vraiment temps que quelqu'un aille demander à Wicked King Wicker de cesser ses ridicules et bruayantes tentatives, dont les travaux n'ont jamais abouti, et dont dorénavant toute proposition de formule ou offensive, paraîtra si possible encore plus ridicule.

As the World Rots Away en trois mots : narcotique, visqueux, rampant

— gulo gulo, le 29 février 2016 (892 lectures)

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LLNN - Loss

LLNN - Loss : 2015 · Third I Rex

Post hardcore

LLNN


Le contexte n'a pas changé : toujours la même course à l'armement sonore, toujours le même concours du son le plus massif, de l'amplification la plus dingue, du braquemart le plus long et le plus viril ... Une histoire d'égo, vous dites ? Du genre, "en terres post-lourdes, c'est la taille qui compte ?". Et bien ma foi, va falloir un peu plus que de l'assurance et des gros centimètres pour se lancer dans le game et espérer s'en sortir avec les honneurs... Je veux dire... Will Haven. Ou Admiral Angry, pour faire avec les héritiers. Il y en a encore des inconscients qui se sentent l'âme de rivaliser avec eux ? Avoir ET un son de bâtard ET des compositions d'excellente facture ... ? Et accepter de manière inhérente le turn-over ? Le fait que demain matin Kurt Ballou, ou un autre, va produire un disque qui va éclater la concurrence en matière de pachydermisme sonore... ? Jusqu'à après demain ? Croyez-moi, je ne demande que ça, des nouveaux qui distribuent des tartes, des roustes et des torgnoles en tout genre. C'est un bonheur inestimable... mais vraiment : LLNN ? Oh, il ne fait nul doute que les danois ont les attributs nécessaires et recommandés pour obtenir et garder le poste au moins temporairement ; celui de nouvelle sensation post-lourde justement, et succéder ainsi à This Gift Is A Curse : à commencer par un downtuning par-delà l'extrême, des guitares shapées comme des enclumes, sublimées par une production fat de chez fat (une norme parmi d'autres me direz-vous), un chant à la Grady Avenell pour mieux fendre les remparts de basses, etc...  Mais entre nous : pour un disque supposé retranscrire la désolation, ou le chaos, ou l'enfer post-nuke, la cible n'a t'elle pas tout simplement été manquée ? C'est quoi la désolation après tout ? Through Silver in Blood ou Black Sheep Wall ? Les ruines où les centrales à béton ? 

Bon, la question se pose en vrai.

Loss en trois mots : matraquer, matraquer, matraquer

— Krokodil, le 29 février 2016 (755 lectures)

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GOATESS - Purgatory under New Management

GOATESS - Purgatory under New Management : 2016 · Svart

Traditional doom Stoner Psyché Hard "70s

GOATESS


Goatess, pour citer un confrère, a l'air pour son second album... parfaitement content d'être là. De toute la molle force de béatitude nigaude que suppose la chose, et délesté, jusqu'à en sembler aussi proche d'une plume que doom le peut, de l'envie d'évangéliser et de come-on-everybodiser dont dégueulait un premier album qui vous en lavait le cerveau.

Et il peut, du reste : il est là et bien là, tout entier, avec ses manières néanmoins toujours présentes de gourou de l'amour doom en communauté, dans l'extase des pâturages montagnards où il est roi, peu importe qu'il y soit tout seul, sa ringardise aussi intégrale qu'un Steppenwolf qui aurait embauché Georges Moustaki (vous corrigerez vous-mêmes selon qu'il s'agit en fait de "la classe", je confesse avoir renoncé il y a beau temps à comprendre la différence qu'on faisait entre les deux choses).

On est bien content pour lui.

Moi, attention : j'aime bien - mais c'est probablement parce que moi aussi je mets Superjudge et l'onctuosité de Tool au-dessus de toute la discographie de Black Sabbath (même si Goatess pour leur part ne doivent pas en être conscients, et qu'en prendre conscience les tuerait vivants), et puis surtout que ça faisait une plombe que je n'avais pas pris du Prozac, et que j'avais oublié ce genre d'état.

Du coup la grosse différence avec le premier ? Ma foi, c'est justement que Goatess paraisse, ainsi qu'on l'a dit, tout seul sur la montagne de sa foi, inébranlable comme les simples, dans le doom qui lave tout ; et content ainsi du reste. Parce qu'en vérité, Goatess n'est plus là, voilà ce qui le rend si mollement content, tantôt se payant le petit plaisir d'un gros coup de réacteur et de sentir la puissance pousser en son centre de gravité, tantôt se contentant de la satisfaction flasque à se laisser voguer comme une île sur la crème mauve de l'éther, dont les vagues léchant sa proue y font des ourlets fleuris : il est parti, enfin, voguer loin de cette vallée d'horreur, de perdition et de misère, sans rancune, avec une absence de tout espoir, et force de se battre ou croire, aussi étrangement candide que celle qu'on entendait chez Count Raven ; Count Raven auquel Purgatory Under New Management fait énormément songer, l'on s'en aperçoit lorsqu'on le fait passer par l'épreuve dite "du jour de pluie" : un Count Raven presque totalement (ils ont remis des cowbells : c'est salaud mais imparable) purgé de son vieux rock archaïque, du nerf que la chose suppose à tout le moins, pour devenir pur minerai de doom dans l'acceptation corps astral du terme. Une forme divine du Prozac.

Rassurez vous : les jours moins couleur de mastic, l'album se révélera tout aussi aimablement douce chaleur pâle, dans laquelle béatement se balancer de la plus autiste des manières - or mourant dont du reste le rayonnement vous prodiguera la même chose : le partage de sa douce et pieuse résignation, et un ponçage plein de commisération des arêtes de vos émotions. Une forme divine du Prozac, dis-je.

 

Oui, ça en fait, des choses à éprouver, pour peu qu'on se laisse emmener par-delà le premier abord de son impavide et pataude fadeur.

Purgatory under New Management en trois mots : quatre, quarts, doom

— gulo gulo, le 28 février 2016 (1011 lectures)

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WITCHTHROAT SERPENT - Sang-Dragon

WITCHTHROAT SERPENT - Sang-Dragon : 2016 · Deadlight entertainment

Traditional doom Psyché

WITCHTHROAT SERPENT


Electric Wizard. Autant prévenir d'emblée : le mot va devoir être prononcé dans cette chronique ; pas qu'une fois. Si vous n'avez jamais entendu Witchthroat Serpent, cela peut surprendre au premier abord ; si vous connaissez déjà, cela vous paraîtra parfaitement logique et justifié : il est impératif, impérieux, tout ce que vous voulez, de mentionner El Wiz lorsqu'on parle de Witchthroat Serpent, autant pour décrire avec une scientifique factualité de nombreux éléments composant Witchthroat Serpent - que pour catégoriquement, fondamentalement les distinguer l'un et l'autre, et montrer à quel point ils divergent (ce qui, on le sait, fait beaucoup).

Mimétisme, en revanche, en sera banni, et menacé des pires sévices s'il insiste.

Witchthroat Serpent a les accents punk, insolents, vandales, nuisibles des vieux Electric Wizard ? Oui : en autrement plus vandale et offensif qu'El Wiz ne l'a jamais été - ceci dit sans condescendance, hein : lorsque le but est de maudire le monde et de le nier d'un mépris plus acerbe et cinglant encore en ne daignant jamais quitter son canapé, les pizzas putréfiées devant lui qui servent de cimetière à culs de joint et la télé bloquée sur une vieille VHS d'horreur : Electric Wizard est imbattable.

Mais Witchthroat Serpent ne reste pas devant ses VHS. Witchthroat Serpent - attention là oui, c'est une vacherie - n'a pas bobonne qui joue dans le groupe. Witchthroat Serpent s'en va donc librement vadrouiller  et avec un appétit aiguisé pratiquer le meurtre rituel au coin du bois - quoique certains solos au psychédélisme oriental empoisonné (celui de "Behind green eyes", s'il est pas à se la prendre et se la mordre...) le montre potentiellement tout aussi mortellement à l'aise dans la désuétude guindée et la torpeur fatale de quelque club enfumé, où tout le film se transposerait volontiers. Nous y voilà. L'esthétique giallo est battue et rebattue dans le style ? Oui : et ici elle n'est pas qu'un habillage ou une mode (attention, une autre vacherie gratuite pendant qu'on y est, Jus Oborn adorerait : ici on n'est pas chez Riding Easy), elle est ce qui convient le plus étroitement à la musique, et à un album qui porte dignement son rouge brûlant et fluide, fluide comme sont ces mélodies qui, oui, sont du même type et dites avec un timbre très voisin, de ceux qu'utilisent Elwiz... mais pour en faire une chose tellement différente, de ces lignes vocales qui évoquent le Wizard à son plus pop - avec une attaque tellement plus affûtée, explicite, découennée à la soude de toute leur crâne imbécillité... Il y a chez Witchthroat Serpent une intention loubarde, dans la façon de jouer le wizardoom, qui en ferait presque une forme de sludge - mais alors farouchement demeurant fidèle à ses appétits seventies ses manières british, et puis redoutablement éveillé pour du sludge, alerte, souple, félin, cintré, acéré, le geste coupant droit, net et profond comme fait la mélodie, avec une horrible netteté digne des plus abominables bads de champignons : le sludge de Jack l’Éventreur, si vous préférez.

Dans le même ordre d'idées, le timbre vocal de Bolzann est certes de cette obédience que l'on ne peut qu'entendre, et pourtant lui aussi, trop allumé pour se regarder geindre au fond de sa satisfaisante misère et se tripoter mollement la nouille - aucune condescendance là non plus, tout le monde aime se tirer mollement la nouille à certains moments privilégiés : Jus Oborn, répétons-le jusqu'à la nausée sans nous faire prier, est Roi au Royaume de la Bouffissure, et de la Superlative Connerie sa province ; mais Bolzann quant à lui, en ses onctueux glapissements de faim, ondoie et sinue tout autour de sa proie, la subjugue, fouette l'air dans sa direction ainsi qu'ondule la flamme, s'enroule autour d'elle de chaque inflexion de sa meurtrière et concupiscente plainte - plainte dont il fait un instrument horriblement offensif et autoritaire. Il est tout simplement tuant de contempler à quel point Witchthroat Serpent est beau gosse tout en conservant tout du long tous les traits du squelette ricanant, avec ses guitares qui vous taillent comme ferait un couteau à dépecer archaïque fait d'un ossement plus aiguisé que le plus redoutable des coupe-chou, cependant même qu'elles sont plus vrombissantes que les plus vrombissants des riffs doom vrombissants ; à quel point Witchthroat Serpent, tant par l'élégance de ses guitares émaciées que par les moirés affolants de son organe vocal non pareil, vous donne l'impression de baigner dans le luxe le plus vertigineux tout en semblant une démonstration de nudité la plus crue ; à quel point en un mot comme en cent Witchthroat Serpent marie la lourdeur la plus virile et dolente à une à peine assourdie prédisposition à la violence, et qu'il peut à tout instant brusquement bondir comme le dernier des fauves sanguinaires : un vrai félin en somme. Un prédateur sans états d'âme.

 

On me dira que, tout comme pour leur premier album, je n'ai pas prouvé comment Witchthroat Serpent en jouant de la musique de genre y montre son propre style, que je fais dans la différence intangible, dans l'insubstantiel : ça tombe bien, l'insubstantiel accessoirement est mon affaire, mais surtout est il me semble celle primordiale de la musique, et surtout la Magique.

Sang-Dragon en trois mots : vermillon, dvorant, somptueux

— gulo gulo, le 27 février 2016 (1397 lectures)

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GOD'S ACRE - Ten Gospel Greats

GOD'S ACRE - Ten Gospel Greats : 1990 · Angry Fish Music

Grunge Punk rock Garage

GOD'S ACRE


Mudhoney stoppe les conneries, et s'embarque en bagnole avec Love Battery. Pour aller où ? Aucune idée, peu importe, j'imagine, pourvu qu'on s'y abîme. Tous sont à ce stade de bourritude où tout raisonnement logique n'a plus aucune raison d'être, ce stade au-delà du divertissement destructeur, là où la destruction en fait n'est plus qu'affaire personnelle, annoncée par ces gueulantes poussées dans le vide à qui veut les entendre -tout le monde devrait, à ce niveau là- entrecoupées d'apitoiements pathétiques sur l'épaule du comptoir : netteté visuelle 0%, netteté intellectuelle : pas mieux.

Pas de doute que ces dark Mudhoney là ont fini de rire, à les entendre, il semblerait que la charge soit colossale et un foie d'une telle endurance devrait forcément avoir été importé du fin fond de la Sibérie. Le cerveau s'est retiré il y a de nombreuses gorgées, et le corps n'est animé que par l'afflux permanent de carburant en son sein. Le phrasé est lourd et la langue pâteuse, du genre vraiment recouverte de ciment, ce qui constitue visiblement la condition idéale pour enfin se décharger de toutes les peines refoulées par une fierté animale d'homme avec le fiel du dernier des abrutis de punks à crête.

Malgré ces entraves, la facette Love Battery est tout autant mise en lumière par ce jeu d'instinct hérité des Jimi Hendrix, Grand Funk Railroad ou autres Ten Years After. Il s'agit de l'âme qui s'est accrochée dans le déluge de boisson et les fait sonner comme le dernier groupe plus ou moins improvisé programmé après quatre jours de festival intensifs, Woodstock 90 ; la capacité à inspirer encore des images de road trip pas clair, verres roses et pattes d'eph' anachroniques ou véritables Peter Pan sociopathes de la drogue (cette reprise parfaite de Mississippi Queen, totalement dans leur élément) et à balancer des soli de guitares plein de feeling à défaut de disposer d'encore suffisamment de technique.  

Ten Gospel Greats en trois mots : 70's, russe, saburral

— EyeLovya, le 26 février 2016 (594 lectures)

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VERDUN - The Eternal Drift's Canticles

VERDUN - The Eternal Drift's Canticles : 2016 · Head Records / Lost Pilgrims / Throatruiner

Psyché Hardcore

VERDUN


Tout ça pour, donc : ça. La gestation du premier album de Verdun, on le déduit aisément en considérant le temps et les mouvements de line-up (trois au dernier compte) qu'il y a fallu, ne s'est pas faite dans la facilité et la certitude esthétique. On aurait même pu trouver lieu de s'inquiéter, rien qu'un peu, à force de méandres et de dilemmes soupçonnés. Tout ça pour quoi ? Le style de Verdun pour son album n'est pas à première vue celui de son premier E.P, selon la très imparable logique tout juste exposée - et pourtant, c'est du pur Verdun, dans la continuité de ce qui faisait leur particularité avec The Cosmic Escape of Admiral Masuka, qu'on reconnaît : ce hardcore messianique - qu'on aurait bien appelé holy terror si ce n'était déjà marque déposée pour une autre recette - ultra-engourdi et ultra-langoureux, fortement imbibé d'un psychédélisme assez particulier mais certain.

Peut-être simplement la différence vient-elle cette fois de ce que ce dernier est différemment exprimé - au sens où l'on exprime le jus d'une chair, en pressant lentement et inexorablement - par des riffs... toujours plus engourdis et langoureux, je ne sais pas le dire autrement, tant Verdun montre cette densité de personnalité pas si commune qui fait que la lenteur elle-même pour commencer, caractéristique basique des musiques doom s'il en est, sonne chez eux comme la leur et pas celle d'un autre. Verdun, pour être tout à fait honnête, n'a plus l'air tout à fait humain sur The Eternal Drift's Canticles, et sans doute est-ce assez logique, puisque ne s'y trouve plus aucune forme d'humanité ; si ce n'est l'amiral Masuka.

L'amiral, dont il paraît que l'on trouve ici la suite des pérégrinations, est parvenu dans l'espace, et fatalement cela teinte jusqu'à leur donner une nouvelle nature les échos hantés d'Electric Wizard dont Verdun résonnait par le passé ; l'espace, qu'évoque l'artwork teinté de ce que Warhammer 40,000 peut avoir de moins militaire et de plus abyssalement pessimiste, voire de christianisme désespéré (Barbey ?), est un sale endroit angoissant, et allez savoir pourquoi juste ici tout à coup j'ai envie de placer une mention d'Eibon - l'angoisse, la Première Guerre, l'amiral Masuka qui se fraye avec les dents et les ongles une voie pour fuir l'auto-éventration qui l'appelle à grands cris ? L'amiral pour sûr nous fait une sale descente, et une descente dans l'espace peut durer assez longtemps et descendre assez loin : voilà le psychédélisme de Verdun. Elles sont bien loin, les montagnes glacées de The Cosmic Escape, si malades qu'elles paraissaient déjà.

Neurosis, avec son ombre, est toujours là aussi, sous sa forme, la plus limpide et pessimiste et certainement pas la moins hardcore pour autant, au contraire, que l'on connaît depuis trois albums ; simplicité tranchante, sanguinaire, voire venimeuse au point de donner envie de préférer cette fois poser All Out War, comme balise de la virulence déployée par Verdun. Si d'Electric Wizard, en fait, il doit vraiment être question, que ce soit alors d'un Electric Wizard qui aurait totalement renoncé à se cacher derrière la déconne, le cul, Satan et la bibine, pour s'abandonner corps et bien à une tristesse infinie, et à une rage noire non moins abyssale - le souvenir des moments les plus figeants de Buried Inside rôde, un peu : c'est à dire qu'avoir un vocaliste qui humilie aussi bien le vieux Tompa que le grosse majorité des harpies rauques du black orthodoxe le plus fervent, ça aide.

 

Une façon moins fougueuse de dire les choses serait probablement : que l'E.P. était avant tout une démo, une forme de brouillon, d'impétueuse apostrophe, et que nous sommes aujourd'hui devant les œuvres de Verdun lorsque le groupe se met au boulot pour de vrai, ses racines bien enfouies dans le terreau ; d'accord pour moi, si c'est pour l'assortir du constat que Verdun dans la procédure accède, brutalement et sans prendre garde autour de lui, à la confraternité raréfiée des groupes de doom farouchement moderne, au sens d'affranchis de l'obligation de toujours garder verrouillé un œil sur le rétroviseur (ce qui est tellement doom et pessimiste, force est de le reconnaître, que bien des groupes plus prudents y gardent même les deux par précaution) : de tête, je ne vois d'autre qu'un certain Yob et, tiens c'est étrange ça me rappelle une chose que j'avais écrite, Mudbath.

Car enfin on pourrait continuer longtemps, et peut-être même dans le tas se trouveraient-ils des constats objectifs et pertinents, pour décrire la féroce chose ; très sûrement le langage musical de Verdun ne surgit-il pas du néant ; mais il possède, plus affirmé encore qu'auparavant, ce rare caractère de nécessité vitale qui fait qu'il sonne comme le seul de son espèce, et le seul au monde, tout le temps que le disque joue. Car ce qui importe surtout, ce qui saisit le plus violemment, mis en présence de The Eternal Drift's Canticles, c'est l'aura imposante d'un groupe qui ne donne ni dans la fausse modestie ou la modération raisonnable, ni dans la prétention ou la vanité ; mais dépose avec brusquerie tout ce qu'il a dans la balance, sans regarder autour, tout ce qu'il sait faire pour être à la hauteur du résultat qu'il désire, ou la mort : l'aura d'un album qu'il est difficile, en vérité, de regarder autrement qu'avec ce type d'emphase, comme un disque de plus dans une scène vouée à se disperser et l'oubli.

Sans doute, en vérité, était-il fatal que la conception de ce disque cause des dégâts au sein du groupe, mais cette chose, accouchée dans la douleur, l'irradie, la souffrance, dans chacune de ses vitales notes, coups (avais-je déjà, depuis certain concert dans les montagnes, remarqué à ce point le travail abattu, c'est le mot, par ce diable de batteur ?), riffs et cris tout entiers voués à l'éternelle dérive, et ce groupe qui peut-être se bat entre lui-même tout du long, nous donne là, malgré lui ou pas, une chose dont on a rarement entendu l'équivalent en cohérence compacte de tout ce qui la constitue, entre quoi l'on ne pourrait pas glisser l'épaisseur d'une lame. Au bout du compte, Verdun est toujours strictement le groupe de sa démo : du hardcore doom.

 

On conclura sur une note moins pesante, néanmoins, puisqu'on ne pourra manquer de remarquer que l'album se conclut par la sourde et gourde émergence de la lumière, qui plus est avec un morceau auquel a participé l'un non des moindres des disparus du groupe ; et dans cet manière d'adieu à l'ancien Verdun, pour un disque qui semblait s'ouvrir dans le détachement liquide de qui se vide de son sang dans le vide absolu, la paix en fin semble atteinte. Masuka is gone.

The Eternal Drift's Canticles en trois mots : , la, gorge

— gulo gulo, le 24 février 2016 (1581 lectures)

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LIFE OF AGONY - Soul Searching Sun

LIFE OF AGONY - Soul Searching Sun : 1997 · Roadrunner

Grunge Neo metal

LIFE OF AGONY


N'était-ce pour Keith Caputo, essaierait-on seulement de trouver des qualités, ou simplement de l'intérêt, à Soul Searching Sun ? Pour sûr, les échos de neo qu'on entendait dans Ugly, comme on peut du reste en entendre dans beaucoup de choses nineties, de Tool à Sepultura, n'en sont plus, des échos, et je ne vous parle même pas des tournures FM.

Mais à lui seul, Keith porte bien haut le titre du disque, et en fait fleurir toute l'étrangeté. Le disque est fascinant pour tout ce qu'il fait fantasmer de l'histoire de son chanteur, d'ailleurs, plus que pour les réelles prouesses que celui-ci y montre - nettes et tangibles, en tous les cas : le passage le plus goth et dépressif qu'on y trouvera, à grand peine, en est un où son timbre fugacement évoque Brian Molko, pour vous dire... Mais le plus clair du disque, c'est le cas de le dire, Caputo flotte dans les eaux pâles d'une voix qui semble en vérité quêter la lumière du soleil, alors même qu'elle en est toute baignée déjà, au point d'en être blanchie, délavée, jusqu'à en toucher à une forme de transparence élimée, de blancheur expressive presque détachée... tout est, bien entendu, dans le presque.

On parle tout de même de pas n'importe qui. Ce timbre angélique (au point de toujours se rappeler Caputo plus gueule d'ange qu'il ne l'est réellement, avec ses bajoues de Brando, et de Dean surtout le gabarit) et semblant sans poids aucun non plus qu'émotion, nous berce pourtant de rêvasseries toujours aussi morbides... Mais d'ailleurs ce que fait le groupe derrière est-il beaucoup moins chargé de poésie, sous de semblables airs chromés-plasitifiés, et dans leur cas quasi-robotiques ? Quelque chose grince, pourtant, sonne voilé sous le hâle Côte Ouest impeccable (oui : on pense quelques fois aux Red Hot Chili Peppers, ceux des ballades qui plus est), le teint de pêche parfaitement rosée. A la fois d'un orange plus soutenu encore que celui de Quicksand, et plus lessivé par l'usure et les marées impitoyables. Un genre de Therapy? période pop, mais incapable des fanfaronnades de pilier de pub et de grand môme bedonnant, pour cacher les plaies qui balafrent la fleur de sa peau androgyne ; ou alors privé de ce que justement ces poignées d'amour vous ajoutent comme vécu, comme caution de profondeur et d'authenticité : condamnés par nature à la beau-gosserie, Life of Agony, dès qu'ils se délestent de... tout ce qui leste, les cernes, le plomb, l'humeur noire.

Et pourtant, la vie est un crève-cœur, toujours, et pleine de fantômes.

Soul Searching Sun en trois mots : pamplemousse, stonewashed, empoisonn

— gulo gulo, le 22 février 2016 (815 lectures)

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THIS IS GHOST! COUNTRY - This is Ghost! Country

THIS IS GHOST! COUNTRY - This is Ghost! Country : 2013 · Electric magic

Stoner Grunge Blues rock

THIS IS GHOST! COUNTRY


Les bandes de potes rockeurs, lestées de leur pesant bagage de private jokes, ça a bien souvent du mal à passer ici quand il est question d'en jouer, et c'est même une épidémie terrible qui a sévi sur la France pendant bon nombre d'années et qui fait possiblement encore rage de nos jours mais ça, je n'ai plus trop l'occasion de le vérifier.

Les présents berlinois y vont très certainement de leur lot de second degré sur ce disque qui assemble avec le même entrain de groupe, disons, pour l'exemple, Unsane et AC/DC.

Car le Unsane devenu stoner, la patte lourde et bloquée sur les power chords, le blues de garagiste et son débardeur aux tâches louches, il faudra bien s'accommoder de le voir usité comme principal ingrédient de cette cuisine.

Chacun des huits morceaux le décline à sa façon : dilué dans une cinétique de bar routier pour fans de ZZ Top, trempé dans le cambouis grumeleux des Nightslug, mêlé à l'efficience des refrains sleaze rock, au chant bas graveleux des (Men of) Porn ou encore, donc, aux rêves de stades remplis des AC/DC dans leur version post-éthylisme béate à la Witches' Brew.

En vérité, tout ça fonctionne très bien. Le groove est là, tout le temps, ce truc ronflant de camionneur en permission, l'attitude relax de veille de vacances aux effluves de bitume brûlant (et l'espoir de croiser là bas, au détour d'un carrefour, un Wino ou un Buzz O piéton, sacs de course pendus à chaque main) mais avec toujours en objectif perso une bonne séance de défoulement pour punks en surpoids menée, évidemment, par Hank Von Helvete.  

This is Ghost! Country en trois mots : huileux, motoris, pais

— EyeLovya, le 22 février 2016 (543 lectures)

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THE BODY - No One Deserves Happiness

THE BODY - No One Deserves Happiness : 2016 · Thrill Jockey

Industriel Noise Dub

THE BODY


Que nous apprend le nouveau The Body ? Rien.

Que The Body n'avait aucun besoin de Haxan Cloak pour faire des bons beats militaires au micron, qui font des hématomes létaux au cerveau ? On le savait. Que The Body fait un très bon groupe de power electronics, ridicule solennel inclus, façon The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud of Toxichemical Shit Manufactured im Maschinenzimmer 412 ? On le savait. Que The Body quoiqu'ils fassent ne voleraient aucunement cette pochette indie sous laquelle ils s'avancent pour l'occasion, et concilieraient comme qui rigole retombées de guerre nucléaire et sensibilité digne de Kristin Hersh ou Vic Chesnutt ? On le savait.

Mais on s'en fout : c'est bon de se le faire rappeler, vu qu'en vrai, on ne se pose pas à propos de The Body autant de questions existentielles qu'il peut y paraître lorsqu'on est obligé de trouver un truc à écrire dessus. On ne passe pas sa vie entre chaque disque à penser ce que l'on veut entendre d'eux la prochaine fois, du moins. On évite, même. Ainsi lorsque celle-ci arrive, n'a t-on qu'à attendre platement de se prendre une bonne dérouillée sale... et à trouver une nouvelle manière d'en rendre compte par écrit, fatalement absurde.

Le temps étant ce que l'on sait, on ne se demandera donc pas si c'est la collaboration avec Thou qu'il faut remercier pour ces relents puissants, dans No One Deserves Happiness, de Nine Inch Nails, et plus précisément d'un sublime et abrutissant condensé de The Downward Spiral (tout le cœur de fournaise infectée de l'album, "Ruiner", "Eraser" et "A Warm Place" en même temps, vous ne rêvez pas) avec de lointaines réminiscences de Pretty Hate Machine à l'état de traces radioactives incurables ; ou dans combien d'années, de mois, de semaines tout ceci sonnera aussi ringard que les cuivres midi des Swans (en même temps, si c'est pour demeurer aussi terrifiantes que ces derniers, on s'en accommodera fort bien), lorsque plusieurs paliers de brutalité exacerbée auront encore été conventionnellement franchies par l'apo-core global. Ce qu'on veut, c'est se faire rompre l'enceinte du crâne à coup de moignons de poutrelle raflés au passage dans les ruines, envahir les poumons par les gaz d'assaut, emplir tout entier du vrombissement de queue d'orage des bombardiers repus après avoir soulagé comme d'un chapelet de colombins toutes leurs soutes ventrues de malheur.

On va donc être servi royal.

Est-ce que le The Body nouveau est plus propre ? Oui. Est-ce qu'il est plus sale ? Oui. Est-ce qu'il a goût de banane ? Non. Est-ce qu'il y a moins de paradoxe à dire qu'il est plus raffiné et plus offensif en même temps ? Très probable. Est-ce qu'on a pas raisonnablement renoncé, depuis déjà un moment (cette discographie commence rien qu'un peu à s'allonger, pas vrai ? tout comme celle d'Aevangelist, qui eux aussi se sont avantageusement délestés du statut de dernière sensation extra-terrestre en date) à croire que Chip et Lee sont de vrais autistes agressifs pour de vrai ? Est-ce que ça change quoi que ce soit du moment que la musique suspend la réflexion, toute réflexion, au profit de la sensation, aussi longtemps qu'elle dure - c'est bien pour quoi écrire dessus s'avère si répétitivement absurde : parce que malgré la familiarité qui est désormais plus que réelle, par la faute de laquelle on ne peut que lire le travail effectué, voir des ficelles, des axes d'évolutions... cette musique-là parvient à conserver disque après disque après disque sa faculté de violenter en toute candeur et sans intermédiaire cérébral ? C'est cela, The Body, ça l'était dès le premier album et The Tears of Job en opérait un petit rappel mais crayonné en trois formules sub-elliptiques crayonnées sur un coin de PQ : ce groupe qui, si on gratte un tout petit peu et cherche le pourquoi du comment de la généalogie, a l'air d'avoir digéré, mais alors absolument tout, de Penderecki, Branca et Elend à Techno Animal et Pan Sonic en passant par Dälek, These New Puritans et Today is the Day, tout ce qui s'est fait en matière de techniques d'intimidations sur tous les tons depuis des décennies - et qui parvient, comme absolument aucun autre, à recracher tout ce qui pourrait sembler un "corpus de connaissances", rien de moins pompeux, défiguré par ses sucs gastriques et comme si c'était le truc le plus mongolien du monde, la plus brute forme de brutalité bornée, le plus cru et sordide désert de foi en quoi que ce soit.

Est-ce que le disque est pareil à All the Waters of the Earth Turn to Blood - et à Tears of Job - et en même temps différent ? Oui. Est-ce que ça me va ? Très bien, merci. Aussi ridicule et emphatiquement catastrophiste que le premier, aussi létalement maître de l'industriel clinique que le second, mais qui se verrait doté des subventions qu'il faut à ses expériences de malfaisance chimique, pour venir pervertir, subvertir, convertir vos petits gadgets et votre technologie familière, pour en faire vos bourreaux les plus industrieusement malveillants. Le trip-hop de "Adamah" qui mélange Converter et gospel, entre autres, ça me va très bien, et mes petits The Body chéris font manifestement très bien le groupe de techno moderne faisant valoir ses droits à tâter de l'industriel, un en l'occurrence qui tient mieux que largement la route, et mieux que tous les aspirants modernes dans la catégorie que je sache, de ce cuistre de Prurient aux cohortes aseptisées de la bass music. L'exhumation de la drum'n'bass, je ne dis jamais non, je ne l'ai jamais reniée pour ma part malgré tout le tort qu'on lui a fait...

Bref : bref.

Oui : j'eus pu m'épargner bien des bras-de-fer perdus d'avance avec un verbe récalcitrant, en décrétant tout bonnement No One Deserves Happiness traduction en langage industriel de Neurosis ; toutes les forces mystiques et événements naturels qui servent d'instruments à ces derniers, remplacés ici par les produits et outils de l'exploitation industrielle de toute ressource, déjections, cadavres et souffrance compris, tous les membres diversement disloqués et corrodés qui traînent, tous les organes corrompus - pour en faire une glorieuse marche de victoire du Chaos.

Ou, de façon plus concise encore : le meilleur album de The Body... jusqu'ici.

No One Deserves Happiness en trois mots : frais, ou, presque

— gulo gulo, le 20 février 2016 (1147 lectures)

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CATHEDRAL - Soul Sacrifice

CATHEDRAL - Soul Sacrifice : 1992 · Earache records

Traditional doom

CATHEDRAL


Cela n’a pas du être évident de sortir de la forêt de l’équilibre, d’accepter de reprendre goût à la vie et même de retourner à la lumière. C’est qu’il aurait été si simple de conserver son spleen, son austérité toute puritaine et de rester à s’observer dans ces complaintes maussades à vous foutre en l’air la plus ensoleillée des journées d’été, et plus si affinités. Il fallait bien jeter à l’air ces vieux oripeaux et accepter de changer des choses, de franchir le Rubicon, de reconnaître d’être, déjà, cet emblème de la ringardise faite musique. D’être celui dont on allait commencer à se moquer parce qu’il ne faisait pas comme tout le monde, ce n’était déjà pas facile avant. Ringard à vie dans cet amour immodéré de Black Sabbath et autres formations pas encore redevenues cultes à l’époque, ça devait être cela leur devise à Lee Dorrian et consorts. Soul Sacrifice, c’est avant toute chose l’affirmation du Cathedral légendaire, après le mythique Forest of Equilibrium, et l’une des pierres à cet édifice qui en a fait incontestablement le meilleur groupe du monde.

Je sens bien qu’une telle affirmation demande un peu plus de consistance, alors que c’est pourtant bien une vérité toute scientifique. Tout ici prend sens finalement, avec déjà ce groove unique, ces riffs qui sortent dont ne sait où et qui prennent possession de tout corps et de tout esprit, ce n'est même pas la peine d'y apposer une quelconque résistance. A jamais, car une fois écouté ces quatre titres, ça reste imprimé à vie. Trouvez moi déjà un riff nul ou un passage inepte sur l’un de ces quatre titres. Vous pouvez chercher, il n’y en a pas. Car à cette époque, les anglais savaient déjà faire des titres entêtants et savoureux qui nous embarquaient dans leurs propres méandres. Ils se permettait même, chose ô grandement impensable quelques mois auparavant, d’accélérer le tempo. Enfin, l’on va tout de même y adjoindre des bémols à ceci, car accélérations chez Cathedral, c’est vite dit, et ça signifie surtout rythmiques bovines sous compléments alimentaires à base de cornes de rhinocéros. C’est désormais interdit ce type de substances, mais à l’époque l’on pouvait tout à fait se le permettre. Rien que le dépoussiérage de Soul Sacrifice, avec ce refrain à te faire cambrer dans tous les sens, car c’est là aussi que Tonton Lee deviendra ce chorégraphe hors pair, se suffit amplement à lui même comme motif d’adhésion éternelle à ce culte.

Il est évident que le cheminement n’était pas encore tout à fait abouti, et qu’il y a encore quelques petites pointes de rechutes, je pense notamment à Frozen Rapture, encore que c’est pas tout à fait vrai, car il y a déjà de quoi vous faire secouer la couenne. Mais quelque chose a changé, et pour de bon serais-je tenté de dire, et ça annonce bien cette suite dantesque. Les rythmiques estampillées cent pour cent sabbathiennes, c’est à partir d’ici qu’on les a complètement, Autumn Twilight et Golden Blood, ça devrait largement contenter tout le monde comme exemples. C’est là aussi où Jennings et Lehan commencent enfin à se lâcher au niveau de leur jeu, avec tous les gimmicks que l’on connaît par cœur désormais, mais qui ont aussi pris forme ici. Et enfin, c’est sur ce disque que Lee Dorrian a fini sa mue au chant et où l’on retrouve déjà sa signature et son phrasé. Ambiance nocturne déglinguée, gigues dansées autours d’un feu de joies au milieu d’une caravane de gitans qui ont remplacé le niglo par des space cake relevés d’une petite sauce aux buvards trempés, il y a tout ça ici et même bien plus. Bien plus en tout cas qu’une cinglante évolution depuis les débuts et bien plus qu'une simple transition entre deux classiques du genre.

Soul Sacrifice en trois mots : groovy, gnial, grisant

— Derelictus, le 20 février 2016 (924 lectures)

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BLACK MAGICIAN - Nature is the Devils Church

BLACK MAGICIAN - Nature is the Devils Church : 2012 · Shaman

Traditional doom

BLACK MAGICIAN


Il y a quelque chose de volontiers kitsch et même d’anachronique chez Black Magician. Rien que le nom du groupe laisse songeur et vous fige même ce sourire béat où l’on se dit que, finalement, il y a bien un groupe qui a réussi à prendre ce patronyme. Mais ce n’est pas non plus la seule coloration passéiste du quintet, car je ne vois pas trop comment le juger autrement qu’ainsi. Evidemment, l’origine géographie joue grandement: cette Angleterre éternelle, celle qui est restée coincée entre la fin des sixties et le début des seventies, et, si comparaison sommaire devait être faite, l’on pourrait citer The Wounded Kings comme vague point d’arrimage. Il y a ce même travaille de riffing et d’installations d’ambiance, sur des titres qui dépassent allègrement la dizaine de minutes. L’exercice de style est en somme respecté sans pour autant s’épancher dans une forme de psychédélisme malsain, ni dans une exposition à la poussière de rues pavées dont on discerne mal les contours dans la brume.

Ici l’ambiance est bien plus champêtre, les petits passages ambient y jouent leur rôle, un peu en mode nature et découverte, mais évidemment de nuit, dans ces cimetières où les tombes s’avachissent par le temps et l’érosion due à des siècles de pluie. Au loin, une pleine lune essaie d’irradier de sa blanche lumière des chemins de terres, foulés pendant des siècles par des sectes d’adorateurs du démon, de Bacchus ou d’autres formes du dieu Pan. L’orgue résonne au loin et appelle tous ces adeptes à leur rituel sabbatique et c’est ainsi que l’on s’élance dans des formes de processions nocturnes. Le décorum des vieux films de la Hammer vient obligatoirement à l’esprit. Mais, et l’on ne pourra pas faire autrement que d’évoquer ceci, il y a une autre ombre qui règne chez ce quintet, et pas des moindres, celle du Cathedral du milieu des années quatre vingt dix: il y a une petite pincée de Frozen Rapture et de Cosmic Funeral dans ces titres, en moins bovin et disco, cela va de soi.

Cela étant dit, ce n’est pas la seule comparaison avec le groupe de Coventry, et c’est ça qui frappe d’entrée de jeu chez ce groupe, c’est avant toute chose le chant de Liam Yates. Au point d’en occulter tout le reste, heureusement que j’ai vu ce groupe sur scène, car sinon je me serai laissé piéger. Pour faire simple: Liam Yates chante comme Lee Dorrian, sans la sophistication de la diction, mais ce sont les mêmes types de phrasés, les mêmes râles hallucinés et les mêmes types de placements. Et autant dire que ça divisera pas mal, dans un sens comme dans l’autre. Pour ma part, je trouve que ça donne un charme tout particulier à l’ensemble, et je me dis que finalement, un autre type de chant n’aurait peut être pas cadré avec l’ensemble. Ou comment rendre un disque qui aurait pu être anecdotique en soi, en quelque chose d’à la fois perturbant, surtout quand la découverte s’est faite juste au moment de la sortie de The Last Spire, et en même temps d’une petite curiosité satisfaisante, voire même d’un ersatz acceptable.

Nature is the Devils Church en trois mots : anachronique, adulateur, seyant

— Derelictus, le 19 février 2016 (692 lectures)

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NOOTHGRUSH - Noothgrush

NOOTHGRUSH - Noothgrush : 2011 · Fuck Yoga

Freak doom

NOOTHGRUSH


Noothgrush, au moins une fois dans sa carrière, aura été un groupe unique : après tout ce n'est déjà pas mal, c'est même d'autant plus unique si ce n'est qu'une fois, pas vrai ?

Unique, cette démo inaugurale l'est jusqu'au point où il est ardu de trouver genre auquel de façon convaincante la raccrocher : traddoom, sacrodoom, grunge, funeral, drone... Il y a un peu de tout mais beaucoup de... pas grand chose : à la rigueur, puisque Noothgrush par la suite deviendra du pur sludge, orthodoxe à n'en plus pouvoir, école caca brûlé - pourrait-on qualifier ces morceaux de sludge monacal.

Sec comme l'os, la poussière, et les cellules de méditation d'une abbaye la plus loin du monde et de son immondice possible. Caquetant des mantras destinés à chasser tout souvenir de la réalité et de ses logiques à se pendre de dégoût. A faire le vide cosmique. Psalmodiant la démonstration de la divinité de la poussière, et le néant de tout le reste son écrin. Comme de toutes les manières tout est joué d'avance et que le monde s'éternise dans son échec depuis que les dieux du grunge sont morts, le chant s'applique à nous figurer Layne Staley ricanant bienheureux de son état de momie racornie et desséchée (et affligée par-dessus le marché d'une sévère sinusite, laquelle semble également lui sembler douillette), et "Failure" fait mine de s'ouvrir sur un riff de basse volé à Bleach qui promet juste un peu de dégourdissement des jambes, avant bien entendu de le démentir de façon aussi cinglante que sarcastique par ce qui s'avère un autre morceau d'escargot paralytique. Tout le disque semble entendu benoîtement depuis le fond de l'aquarium, juste à côté du coffre de pirates dont la béance est secrètement une issue de secours pour, donc, s'échapper de ce monde désespéré, vers l'autre bout du monde, et une oubliette désirée comme le désert désire la pluie.

Un genre de sludge heureux, en fait ; de Burning Witch enfin soulagée d'un grand coup de neige carbonique dans les gencives. Les pattes finissent par se dégourdir, d'ailleurs, et adopter quelques instants un train enjoué, à la façon d'un chien qui aperçoit la maison et se met à faire fête, à partir de "Deterioration" : c'est que voici venir le Pays de Cocagne, le monastère au bout de l'univers qu'est "8d8", son cloître, son jardin de bulles et de gazouillis intersidéraux.

Pour une fois dans sa carrière, Noothgrush dégagera quelque chose qui saisit son auditeur, l'emporte par le colbac dans sa griffe, et l'emmène... ailleurs.

Noothgrush en trois mots : trou, de, paradis

— gulo gulo, le 18 février 2016 (794 lectures)

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PANTHEST - Journey Through Lands Unknown

PANTHEST - Journey Through Lands Unknown : 2008 · Firedoom

Doom death Psyché Gothique

PANTHEST


Un peu court en bouche, qu'il disait, hein ? Ne jamais, jamais se prononcer sur un album de Pantheist avant plusieurs années de décantation patiente, au moins. Jamais.

N'allons pas entonner une énième fois le refrain bien connu sur les groupes de metal capables de bien jouer la musique gothique, et leur rareté - mais quant à carrément sonner comme un groupe gothique kitschouille essayant péniblement de jouer du metal, pardon ! Voilà une autre trempe d'exploit. On me dira que je pinaille, que je manipule du verbe pur et sans contenu, et que Pantheist est du kitsch tout court (j'appelle cela pour ma part "la grâce", mais je l'ai déjà expliqué), par-delà les superficielles différences entre metal et gothique. Ca se défend très solidement, et ne changera rien à l'affaire.

Journey Through Lands Unknown s'ouvre par un bruitage façon Orient Express, et tient cette promesse scrupuleusement. Vous voyez la scène - kitsch, tout juste - du film de Coppola où Jonathan Harker s'achemine vers la Transylvanie et le château du comte maudit ? Dans mon souvenir, elle est à base d'incrustations sépia, de moues pensives, de petit-tchou-tchou et d'écriture à la plume : j'en rajoute peut-être un peu. L'album dont il est question en est un très présentable cousin auditif, avec son death metal qui a l'accent roumain, son growl vampirique un peu gauche, ses demi-récitatifs, ses passages en latin, ses orgues (on parle de Pantheist, oui ou non ?) vieillottes et folkloriques. Quoi de plus gothique qu'un train des années 20 et que Vlad l'Empaleur, cet amoureux aussi sanguinaire que romantique ? Et pourtant, se tient devant nous sans discussion possible l'album le plus metal - non, le plus death, aussi non-espérée la chose soit-elle - de Pantheist ; le plus vorace. Journey Through Lands Unknown a le charme d'une côte de bœuf dégustée sans couverts aucuns, à s'en parachever l'aristocratique distinction de la chemise blanche, dans le luxe douillet du wagon-restaurant d'un train première classe. Une pré-figuration étonnante, rétrospectivement, de l'ambiance envoûtante du Romantik de Valborg, dont il est une variante moins rituelle, moins droguée et cotonneuse, plus portée sur la bonne chère et l'emphase avinée.

Comme on ne fait pas un album entier sur le mouvement d'un train - mais à la rigueur sur les errances de l'imaginaire le temps que celui-ci arrive éventuellement à une quelconque destination, ou pas, peu importe au fait - celui-ci finit, semble-t-il, par atteindre et s'enfoncer dans les montagnes (quelque part par-delà la Turquie, selon toute vraisemblance, laquelle est cependant chose assez subsidiaire ici, comme partout où le rêve est roi), et leur splendeur dans l'or fondu du soleil de la fin de journée ; et vous change instantanément l'âme en miel d'acacia. Après quoi on parvient - surprise ? - sur les hauteurs de Delphes, nuitamment, pour assister à un sabbat fervent et libérateur. Bref, on ne va pas confondre les rôles, l'artiste ici s'appelle Pantheist, et vous pouvez croire sur parole que le programme de cet album est rempli plus que largement, à l'écouter j'ai qui me démange l'envie de boire du porto, à Porto, sur la Cordillère des Andes, ou encore ailleurs. Doit-on réellement s'en étonner, de la part de musiciens si nomades ?

Journey Through Lands Unknown en trois mots : dsuet, carnivore, dandy

— gulo gulo, le 17 février 2016 (696 lectures)

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SONS OF TONATIUH / GREY WIDOW - Grey Widow / Sons Of Tonatiuh

SONS OF TONATIUH / GREY WIDOW - Grey Widow / Sons Of Tonatiuh : 2015 · Red Valley records

Sludgecore Hardcore Crust

SONS OF TONATIUH
GREY WIDOW


Je dois dire qu'après une bonne quinzaine d'écoutes relativement infructueuses, et ce malgré divers moyens d'approche et degrés d'implication pour aborder le machin sous tous les angles envisageables, je n'arrive toujours pas à trouver le moindre intérêt aux morceaux proposés par Sons Of Tonatiuh. À mon plus grand regret, sincèrement. Alors pourquoi parler d'un split si c'est pour en occulter la moitié ? Je n'en sais rien... Enfin si, je sais. Peut-être avant tout (*uniquement) pour signaler la copieuse sanction qu'inflige Grey Widow à son auditoire, une fois passée l'INSUPPORTABLE intro de batterie (faut pas hésiter à skipper quand c'est aussi chiant et vide, personne ne va vous taper dessus). Là encore, vous allez me dire qu'il ne reste donc au final qu'un morceau et demi de Grey Widow et qu'elle commence tout doucement à manquer de consistance, notre affaire ; sans parler de son visuel scandaleusement laid (pas vu une horreur pareille depuis Beneath Oblivion, c'est dire), MAIS, puisqu'il y a un mais : il y a aussi ce titre ; le titre qui justifie à lui seul l'acquisition du disque, et qui bientôt ne sera que le seul et unique titre que l'on va écouter en boucle, encore et encore : "Obey", comme la marque ouais ; et comme le morceau de Leechmilk, surtout (la plus-value sismique). "Obey", donc, un morceau de quelques tonnes d'acier qui - doucement mais sûrement et à la manière d'un Nightslug toujours plus viscéral - va compresser chacun de vos organes dans son impitoyable ressac mécano-génocidaire. Une pression de fou furieux, un climat de tension irrésistible, quasiment du Kickback en slow-mo.

... Bah, sinon Sons Of Tonatiuh (pour quand même pas faire comme s'ils n'existaient pas) jouent toujours le même sludge à base de Fistula / Damad / Highgate. Dis comme ça c'est plutôt cool, hein ? Mais très vite, c'est de nouveau l'éclipse totale, et on repart sur "Obey", toujours plus fort.

Grey Widow / Sons Of Tonatiuh en trois mots : Obey, Obey, Obey...

— Krokodil, le 16 février 2016 (1056 lectures)

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GRAND HEAD - Grand Head

GRAND HEAD - Grand Head : 2016 · Gorbie International Records

Hardcore Hard "70s Punk rock

GRAND HEAD


Juste au cas où Black Flag, Kilslug, Upsidedown Cross et autres Satan's Satyrs ne suffiraient à vous convaincre qu'il n'existe ni frontière surveillée au fusil mitrailleur, ni clivage infranchissable ou conflit d'ordre nucléaire entre le punk (à fortiori le punk-hardcore) et le doom (à fortiori le trad)... Grand Head ne fait que (re)démontrer une nouvelle fois une évidence vieille de trente ans : on peut très bien concilier l'occultisme tentaculaire des 70's, le sacro-saint pouvoir du riff iommiesque et l'esprit parfaitement émeutier d'un bon vieux Minor Threat pour botter des culs en série. Et fort heureusement, nul besoin de se toucher l'entrecuisse avec des basses surdopées ou du fuzz gonflé comme un dirigeable (d'ailleurs pas besoin de bassiste tout court, si vous avez remarqué) et pas davantage besoin de 36 couches de guitares pour vous coller le vertige sonore du siècle ; non, juste besoin de deux vieux potes qui se connaissent par coeur et rivalisent d'inventivité ; le chanteur issu du lumpenproletariat - vrai faux rageux, puisque trahi par la coolness imparable de ses gammes pentatoniques - et le batteur qui tape comme un autiste et paraît presque toujours foirer ce qu'il entreprend (mon dieu, ces breaks qui semblent toujours tomber à côté du temps, ou atterir au bon endroit d'extrême justesse, comme par miracle - ou comme John McClane - alors qu'ils sont juste parfaits)... Grand Head en fait, pour la faire plus simplement, c'est Sir Crowley tout de cuir et de flanelle vêtu, entrain d'enfoncer la dague sacrificielle dans l'organe reproducteur d'une jeune et jolie vierge en finissant sa canette de Maximator cul-sec. Enfin, un truc du genre, je présume.

Grand Head en trois mots : acrobatique, anarchique, alchimique

— Krokodil, le 16 février 2016 (671 lectures)

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TOOL - Undertow

TOOL - Undertow : 1993 · Zoo

Grunge Psyché Hard "70s Neo metal

TOOL


Un des albums de "grunge" - dans la large mais pleine dimension sabbathienne malade du terme, quoiqu'à l'époque on le rangeât dans le "metal alternatif", ce qui était un coffre à bazar encore plus fourre-tout (on y trouvait également Monster Magnet, jugez donc), s'il est seulement possible, que le grunge, un où en tous cas l'on pouvait ranger le hard anxieux qui ne venait pas de Seattle, ne portait pas de chemises à carreaux, et ne semblait pas avoir souffert le martyr pendant tous les cours de maths de sa période scolaire - les plus ancrés, enfuis dans la fantaisie geek, au point qu'on l'oublie et souvent le croit rangé là-bas, dans le progressif ; et pourtant un des plus dégueulasses et crucifiés à son grabat, où il fait l'amour à ses chimères, pendant des heures, dans l'immondice et la crasse de sa misère mentale toxicomane, paranoïaque, illuminée, et satisfaite, ou à tout le moins satisfaite de se dégoûter soi-même.

Certes, on trouve dans Undertow plus que des relents de Rage Against the Machine (et donc des germes de neo, de même que chez, à la louche, 70% des héros mytholgiques nineties, dont aucun n'est tout à fait innocent dans l'infamante paternité du style, pratiques partouzardes à la colin-maillard obligent (dame ! le monsieur braille même "No one is innocent !" dès le premier morceau : j'appelle la police)), mais autant que de torrides effluves de Soudgarden, et pas énormément plus qu'on n'en verra, avec un minimum d'honnêteté, chez Clutch ("Prison Sex", d'ailleurs, diffère-t-il beaucoup d'un morceau de Clutch, une fois curé de toutes ses MST ?), du reste on sait tout ce que Tom Morello doit au hard seventies (ou, tout aussi bien, ce qu'une chose qui s'auto-intitulera robot-rock doit nécessairement au jeu de Tom Morello) ; et Undertow attire dans son trou de fourmilion le funk chaud et épais de RATM, de même que le Led Zeppelin dionysiaque et boursouflé de stupre de Physical Graffiti, les agglomère et digère dans sa boue mentale libidineuse, les bat en crème anglaise encore plus onctueuse que nature ; en fait ce pus (ah, ce fameux entre tous épanchement sur "Sober", en a-t-il marqués...) jaune, chaud, nourrissant, sucré qu'est sa musique, cet Undertow qui depuis bientôt vingt-cinq ans nous répugne autant qu'il nous enjôle et nous infecte l'esprit de son groove monstrueux, doucereusement difforme, et étroitement siamois de son érotisme souillé par une philosophie viciée, comme un ver obèse dans un fruit pourrissant, dont au final les avatars visqueux et diversement suidés constituant l'artwork proto-sludge, ne sont que l'explicite traduction de ce grouillement huileux, qu'est le son de leurs cordes et celui de l'insinuante et geignarde voix de Maynard, sorte de demi-molle éternelle qui se malaxe douloureusement et lascivement. Magnétique, pathétique et répugnante comme l'est toujours vingt-cinq ans après cette pochette. 

Tenez, d'ailleurs voilà le truc, Undertow c'est un peu la version sludge de Rage Against the Machine, et de Quicksand, en poussant à peine, pour adultes cultivés, en rajoutant juste ce qu'il faut de dégénérescence végétale rampante, presque à la Starkweather, dans la pâteuse ratatouille, et beaucoup de vaudou. Et, puisqu'on parle de vaudou, quant à la claudicante et inquiétante "Disgustipated", ses grillons, sa nuit comme un puits, ses bêlements, son prêche dément et grotesque, qui pourraient sembler n'avoir pas grand chose à voir avec nos sabbats accoutumés, mais constitue probablement à titre très personnel le facteur qui fit que je ne fus pas désarçonné mais plutôt déjà demi-conquis, lorsque quelques mois plus tard j'entendrais mes premières notes d'industriel et d'Einstürzende Neubauten - eh ! ma foi, on pourrait aisément y voir la version sludge - ou à tout le moins, voire encore plus essentiellement, stoner bourbeux, avec la décapotable oui mais semi-désossée posée sur les parpaings dans l'arrière-cour de la ferme et pour seuls passagers les poules consanguines et les porcelets vagissants, école Délivrance pour faire court - de la musique industrielle, ou la version industrielle de Rwake si vous préférez, ou encore les fantasmes oniriques de snuff movie rituel de Korn. Bref, si Undertow est progressif ou une quelconque forme de musique de nerd, c'est celle qui a élu domicile dans la moiteur du caniveau et de la fosse septique.

La moitié des groupes et de leurs albums alors étant des monstres (Acid Bath, Bloodlet, Life of Agony, Neurosis, Faith No More, Grötüs...), on n'était pas si pressé de faire du sensationnalisme et de crier à l'extra-terrestre, le freak était un personnage du quotidien, un camarade, un voisin, un larron, et pas un dieu avec lequel il fallait être intransigeant. Par la suite, hélas, Tool serait rattrapé par le fanatisme sectaire et cuistre, avec qui les temps allaient être indulgents, mais aussi ce ne serait que mérité.

Car par la suite, bien entendu, chacun sait que les potentialités progressives et matheuses de Tool se réaliseront pleinement, et comment par voie de conséquence tout aussi évidente se perdra toute son aura vénérienne - comment, après cette année sabbatique d'exploration des vices le bon étudiant reprendra sa thèse de doctorat, choisissant de devenir docteur ès-geekerie plutôt que maquereau oisif, après tout. L'histoire de la slowenderie se fera donc sans Tool.

Undertow en trois mots : maladie, du, marais

— gulo gulo, le 16 février 2016 (884 lectures)

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Depeche Mode - Black Celebration

Depeche Mode - Black Celebration : 1986 · Mute Records

Depeche Mode


La part sombre de chaque individu existe clairement, même chez les plus insouciants et les plus enjoués du monde, elle peut y demeurer enfouie et ne jamais resurgir. Mais de temps en temps, il ne suffit de pas beaucoup de chose pour qu’elle prenne le dessus, et parfois, elle le fait à jamais. Et c’est le cas de ce Black Celebration, l’album charnière de la discographie de Depeche Mode: celui où les adolescents sont devenus des adultes, avec toute la complexité que cela suppose. Finis les garçons coiffeurs, et ce côté le plus abject de la pop, et place à une musique plus austère, plus dérangeante par certains aspects, plus lente, et surtout, surtout, beaucoup plus noire. C’est même un achèvement stylistique pour les anglais et en premier lieu Martin Gore. Et en même temps, assurément, le franchissement d’une ligne de crête définitive, car après cette célébration noire, il n’y aura rarement de retour à la lumière, et il y aura surtout un enchaînement d’albums excellents, allant de celui-ci à Ultra. Mais c’est ici que tout a commencé et vraiment pris forme, et Violator n’aurait jamais pu être sans ce Black Celebration. En même temps, peut-on rêver d’une meilleure entrée en matière que ce morceau titre ? A-t-on déjà réussi un enchaînement aussi imparable que A Question of Time et Stripped, l’acmé de cet album ? Il n’y a d’ailleurs pas à chipoter là dessus, c’est aussi avec ce disque que Martin Gore a acquis ses lettres de noblesse. Au même titre que son acolyte Dave Gahan dont on sent que derrière sa figure de beau gosse, quelque chose s’est à jamais fêlé et qu’il est désormais en proie aux doutes, et que cela commence à le ronger. Oui, il y a ici une noirceur, encore quelques signes de naïvetés touchantes, des questionnements, et une forme d’angoisse, qui laissent rêveurs mais aussi qui viennent nous interpeller et même nous déloger de notre zone de confort. Ce n’est pas un disque de dancefloor, ni de soirées, c’est beaucoup plus profond que ça: c’est même recroquevillé sur soi-même que l’on se surprend souvent à l’affronter et ne plus vraiment s’en remettre. 

— Derelictus, le 16 février 2016 (1597 lectures)

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WITCHCRAFT - Nucleus

WITCHCRAFT - Nucleus : 2016 · Nuclear Blast

Traditional doom Hard "70s Progressif Folk

WITCHCRAFT


L’on va éluder tous préliminaires et dire les choses concrètement : cet album, dont je n’attendais strictement rien, et ce d’autant plus que la pochette ne donnait pas trop envie, m’a donné une telle claque, et cela faisait longtemps qu’un disque dans ce genre musical m’avait autant séduit, à un point d’en devenir une obsession et de lui donner plusieurs rotations quotidiennes depuis une bonne semaine désormais. Impossible de s’en départir et il m’a fallu me rendre à une certaine évidence: cet album possède de nombreux charmes et aussi une personnalité, qualités qui font pas mal défaut à la plupart de ses congénères évoluant dans cette scène dite rétro, et dont je suis toujours quelque peu dubitatif quant à l’engouement que suscitent certains.

Il est toujours question de cela sur ce Nucleus, et l’on pourra dire que Magnus Pelander n’a pas changé ses vestes à franges et ses jeans trouvés dans une friperie de Carnaby Street, ni même son amour pour les débuts de Pentagram. Et des titres comme Theory of Consequence et The Obsessed réconfortent rapidement l’auditeur, que ce soit ceux des débuts qui retrouveront bien ce côté hommage aux grands Anciens, que ceux de Legend, dans ce côté plus incisif, qui se ressent notamment dans la production beaucoup plus ample. Effectivement, tout reste bien en place, même si Pelander est désormais seul au commande au niveau des guitares, contrairement au précédent album, et qu’il a changé de cellule rythmique, ce qui est un peu dommageable pour ce qui est de la basse, beaucoup moins virevoltante que par le passé, et qui faisait aussi le charme de cette formation. Mais l’on retrouve tout de même ces phrasés de guitares typiques, ce groove enivrant, et ces incursions de divers instruments, avec une utilisation judicieusement parcimonieuse il est vrai, qui font tout le charme de Witchcraft.

Toutefois, tout ceci nécessite tout de même d’y apposer quelques bémols. Et pas des moindres, car ce qui frappe d’entrée de jeu, - et en dépit de quelques détours folk, le titre Malstroem nous met dans le vif du sujet -, c’est ce côté beaucoup plus plombé de la chose, comme jamais auparavant, et qui est assez réconfortant d’une certaine manière, car cela laisse de mise le côté un peu pop du passé. Moins enjoué que de coutume, même si ce n’est pas non plus d’un lugubre à faire pâlir d’effroi, il y a quelque chose d’un peu plus désabusé dans cet album. Mais c’est surtout une certaine forme de spiritualité qu’on y retrouve, ou de poésie, peu importe le nom qu’on lui donne, qui rend l’ensemble tout bonnement hypnotique, pour peu que l’on ne rechigne pas à franchir certaines portes. Oui, l’on touche là à tout ce qui a fait de ce disque une forme d’addiction auditive, écoute après écoute, et s’il faut bien mettre un nom derrière tout ceci, c’est bien l’ombre d’illuminés tels que Jim Morrison ou Jeffrey Lee Pierce, qui règnent allègrement sur ce disque.

Dans ces formes de mysticismes et d’onirismes, mais aussi dans ces titres labyrinthiques, Pelander nous invite à le suivre vers des horizons plus ombrageux, où il semble plus en proie à ses démons, parfois chancelant, parfois sûr de lui même. Mais dans tous les cas il impressionne grandement au niveau du chant, dans cette versatilité, et dans cette capacité à être totalement possédé par son Art, notamment dans ces feulements dantesques dont il fait preuve le plus souvent sur cet album, mais aussi dans la manière même de placer ses lignes. Et c’est sans doute là toute la force de cet album, c’est qu’il convoque de multiples influences à cette assemblée, formant un noyau dur à partir duquel vient se greffer un panel d’ambiances, tour à tour pluvieuses, champêtres et illuminées, parfois dans le même titre. Cela se ressent dans ces compositions souvent à tiroir, dont on ne sait parfois vers quoi elles nous emmènent, un peu comme sur An Exorcism of Doubts et sur Breakdown.

C’est même une forme de pèlerinage auquel nous sommes conviés, à travers les âges, entre les landes anglaises, avec sa bruine et ses cottages, la côte ouest américaine, et sa liberté de ton, mais non sans avoir rechigné à quelques passages du côté des archives du label Vertigo, mais le tout avec une bien meilleure réussite et une bien meilleure inspiration, que doit lui envier un certain Mikael Åkerfeldt. Et le morceau titre, qui s’étire sur un quart d’heure, est sans doute la meilleure illustration de tout ceci. Dans tous les cas, Pelander s’est exercé à un sacré syncrétisme qui rappelle tantôt le Vol.4 de Black Sabbath, tantôt Led Zeppelin IV, tantôt les Doors, voire même Wovenhand, et tant de choses dont on ne pensait pas que tout ceci pouvait aussi bien s’agréger. 

Nucleus en trois mots : mystique, mandreux, doux-amer

— Derelictus, le 16 février 2016 (842 lectures)

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PANTHEST - Pantheist

PANTHEST - Pantheist : 2011 · Grau

Atmospheric doom

PANTHEST


L'état de grâce. Ce panier à côté de quoi impeccablement mettent Katatonia et Anathema, album après album depuis des lustres, en tentant de faire dans la gracieuse absence de bourrelets d'un quasi-rock - trop imprégné pourtant de leur épaisseur congénitale pour mériter le nom plein, au moins pour qui n'inclut pas le sirop de glucose FM dans le rock.

Faire du soft rock sucré-dépressif n'évoquant que ce qu'il y a de plus tartinouille dans le registre - les Cure à partir de The Head on the Door, le Joy Division d' "Atmosphere" ou "Love will tear us apart", Dead Can Dance, voire Michel Berger dans les moments les plus fous... et d'adaptable à l'humeur d'un gros cœur d'ours émotif... N'en exprimer que la grâce : élégiaque, laiteuse, céleste ; au point qu'une fois ne fait pas loi j'en emploierais au sens propre le terme "aveuglant", tant ce massif sentiment mystique m'en fait chaque fois oublier que l'album n'est pas si purgé de son metal que je veux me le rappeler, ni exempt des pures fantaisies progressives que l'on a davantage tendance à associer au court en souffle Journey Through Lands Unknown.

Toute considération est accessoire, du reste, au regard du fait que cet album judicieusement nommé campe Pantheist à son plus pur, candide, nu, affranchi de toute gêne ainsi qu'il l'est de tout devoir d'allégeance, autre que son bon plaisir, à aucuns codes du doom death, sinon ceux qui définissent Pantheist seul ; dans toute la gloire de sa sentimentale grandeur de naïveté, toute la fleur de sa bonté de pâtre grec tenant séance d'empathie, tous les jours de l'éternité, là-haut sur la colline sous son olivier légendaire ; son orgue toujours aussi clément, compréhensif, hospitalier, dissimulant modestement ses colossales proportions, jamais avare d'un étrange conte apte à vous éclaircir les cieux de l'âme, toujours plein d'allant à l'idée de vous regonfler le cœur de tout son air pur.

Bien entendu, afin de convenablement recevoir cet extrait d'amour pur qu'est "Be here", puisque c'est principalement là que se nichera - cristallisera - le problème pour la plupart, il convient d'être au clair et sincère avec ses propres besoins, et sa foi, en ses semblables et en le divin, ce qui est la même chose.

Pantheist en trois mots : crmeux, immense, fleuri

— gulo gulo, le 12 février 2016 (842 lectures)

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DOPE SMOKER - Marijuana

DOPE SMOKER - Marijuana : 2016 · [ autoproductions ]

Stoner Grunge Dub

DOPE SMOKER


Au vu de... tout ce qu'il y a à voir, avant d'écouter, cet album de Dope Smoker, même si par accident l'on venait à ne pas confondre le groupe avec Dopefight, en tout état de cause il est presque fatal de penser que le groupe, lui, va se confondre avec Dopefight - son aliment principal affiché n'étant pas réputé affûter ni réveiller le cervelet, et qu'il ne saurait que jouer du weeddoom bien fastidieusement potache.

Quelle surprise, alors, à l'écouté. Ce mélange, salissant comme la montée d'une nouvelle drogue de synthèse de provenance totalement non-tracée et aux effets non-balisés par l'Office des Grandes Randonnées, non plus qu'il n'est souhaitable d'en connaître l'exacte nocivité à long terme sur les organes - entre la tradition concentrée dans cette voix plus ozzique que nature et ces riffs bongzilliens qui sont pareils à un cul-de-sac sans l'entrée, et la chimie moderne cent pour cent artificielle de ce son dégueulassement confortable et moelleux qui procure l'extase d'une bonne plongée en brasse langoureuse avec les dauphins dans la cuvette des gogues, chaude et jaune comme un flash, ou dans la saumâtre eau du bong pas changée depuis une semaine... Depuis le premier Queens of the Stone Age, n'avait-on pas entendu si maladivement sensuel, si lisse à en craquer partout de malaise auquel ne se peut opposer aucun refus - il faut dire, aussi, que la chose en retient et restitue également, çà et là presque subliminalement, les relents de pop toxique, d'angélisme chimique, de copulation lysergique - bien cachés sous les airs candides de ces morceaux-camisoles, d'avoir chaque fois tout dévoilé de leur programme à même pas la moitié de leur premier riff.

Un album pareil, ce n'est pas votre cerveau, mais la totalité de vous qu'il change en gros paquet de coton hydrophile tout gonflé et ronronnant de cotonne satisfaction. Pour ainsi dire Buzzov*en et Weedeater devenus les deux faces du même être hermaphrodite qui se baise aussi languissamment que pourtant fébrilement en ricanant et ondulant, tout le jour et toute la nuit durant. Un puissant anesthésique sous forme digitale, voilà ce qu'est Marijuana. Et à part ledit premier album d'Oliveri et Homme, et quand bien même comme il est de règle avec toute expérience stupéfiante, vous finirez à force de vous abîmer dedans par distinguer toutes sortes de remous dans ses glauques profondeurs, telles que des relents du Nirvana le plus morbide que vous pourrez trouver sur Bleach ou Incesticide, de Lysol ou de Temples of Boom - il n'existe guère de réel équivalent à ce genre de dangerosité pour la conscience et la volonté, de produit qui prône ouvertement le recours illimité aux paradis faciles et la damnation accueillie à bras grands ouverts et de plein gré ; hormis un certain Dirt. Croyez-le sans faute, vous verrez bien à quel point Marijuana est tout aussi spectral que lui sous son crémeux grésillement, et tout aussi coupants sont ses longs coups de langue râpeuse.

Marijuana en trois mots : obsdant, lascif, malfaisant

— gulo gulo, le 10 février 2016 (1375 lectures)

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PARADISE LOST - Gothic

PARADISE LOST - Gothic : 1991 · Peaceville

Doom death

PARADISE LOST


Pour reprendre une sentence célèbre : à la centième fais toi plaisir, et, en même temps, retournes aux sources. Tout comme il y a des rencontres qui changent la vie, il y a des découvertes musicales qui vous bouleversent à jamais. Et celle de Paradise Lost, même si ce fut à la sortie de Draconian Times, fut de cet acabit. De celles qui déterminent tout un cheminement personnel vers le côté lourd et lent du spectre métallique et qui ont tellement changé de choses. De là, cet amour assez inconsidéré pour toute cette scène doom metal, et par extenso doom death metal, anglaise des années quatre vingt dix, auquel votre humble serviteur a essayé de rendre hommage en des temps désormais révolus. Et parmi cette pieuse dévotion, il y a toujours eu en ligne de mire Forest of Equilibrium, Turn Loose the Swans et ce fameux Gothic.

Il y a Gothic, l’album qui reprend plusieurs lourds héritages, assumés à un point où tout ceci coule de source et se fond parfaitement dans un propos de plus en plus maîtrisé. En premier lieu, celui laissé depuis quelques années par Thomas G. Warrior et Martin Eric Ain avec l’album Into the Pandemonium, soit l’album de l’ouverture du metal extrême vers des horizons divers et variés, dont l’on a ici une certaine continuation. Claviers symphoniques, chants féminins, nombreux sont les points qui rappellent la formation culte helvète. Il suffit d’écouter le titre éponyme pour s’en rendre bien évidemment compte. Il y a également celui des vieilles références du doom metal, dont on retrouve ici tout le legs de formations telles que Candlemass et Trouble, notamment dans ces contributions mélodiques des guitares. Et il y a surtout l’apport de toute une scène gothique dont étaient très friands à l’époque Gregor Mackintosh et Nick Holmes, - je citerai pèle mêle, à l’aune de mes humbles connaissances en la matière, des groupes comme The Cure et The Sisters of Mercy -, et dont on ressent l’influence sur de nombreux titres, notamment Shattered et Eternal en premier lieu.

Il y a Gothic, l’album où Paradise Lost a commencé petit à petit sa mue vers ce qu’il adviendra de lui au fur et à mesure des années quatre vingt dix. Celui où le groupe d’Halifax a franchi le Rubicon en imposant à son doom death metal austère et putride des éléments mélodiques, en plus de ceux cités auparavant, qui deviendront dès lors leurs marques de fabrique. C’est avec cet album que Mackintosh est devenu lui-même. Je veux dire par là, que c’est à partir d’ici qu’il prend vraiment les devants en agrémentant chaque titre avec des mélodies imparables et d’une justesse rarement égalée, et qu’il se lâche enfin au niveau des soli. C’est même à un point que je le considère comme l’un des meilleurs guitaristes du genre, voire même au-delà, tant ce qu’il a apporté au metal m’apparaît comme essentiel. L’on m’objectera qu’il s’est perdu pendant une bonne décennie, mais à cette époque il avait une classe qui force encore et toujours le respect. Gothic, c’est aussi l’album, où le groupe se permet tellement de choses, sans réellement se fixer de contraintes, à part celles de faire quelque chose de volontiers cendreux, et qui aura une forme d’aboutissement sur Shades of God. C’est aussi l’album du début de la mue de Nick Holmes, en tout cas, celui où il s’essaye à plusieurs registres de chant, entre growls, chant forcé, voire même plus grave, s’essayant à des tonalités limites Steeliennes.

Il y a Gothic, l’album où Paradise Lost a ouvert tant de choses, pour le pire, le plus souvent, et pour le meilleur, mais là, ce fut plus rare. L’on ne va pas se mentir, cet album, c’est un peu la pierre angulaire de toute cette scène doom gothique et metal gothique, au même titre que Type O’ Negative, notamment ces formations jouant sur la dualité "beauty and the beast", on pense à Theatre of Tragedy et toute cette scène. Mais il aura aussi volontiers son influence chez les grecs de Septic Flesh – vous savez le groupe qui faisait autre chose que du Hollywood metal durant les années quatre vingt dix -, et dont on voit bien que cet opus avait dû les marquer, notamment pour le fabuleux Esoptron. Même un certain Varg Cachet reconnaît l’influence de ce groupe, et dont on entend quelques brides sur son meilleur album, Det Som Engang Varg.

Et il y a enfin Gothic, ce merveilleux album qui n’a aucunement perdu de son aura automnale, un quart de siècle après sa sortie, et qui s’écoute toujours avec autant de ferveur et d’éblouissement, malgré un nombre incalculable de rotations. Un album qui possède bien plus de richesses que son côté pataud le laisse supposer à son orée. Avant tout, et s’il ne fallait n’en retenir qu’une chose, c’est qu’il est truffé de classiques et de titres mémorables et suffisamment variés pour ne pas laisser indifférent. Entre les mélopées entêtantes de Eternal, l’âpreté d’un Shattered, l’efficacité d’un Rapture, et le côté inoubliable du titre d’ouverture, il y a tous les éléments de ce bon vieux doom death metal anglais du début des années quatre vingt dix. Il y a même cette coloration miltonienne qui fait complètement la différence, dans cette austérité toute puritaine, c’est même presque un cliché à lui tout seul dans cette catégorie, contrebalancé, il est vrai, et en dépit même de tous ces signes d’ouvertures, par ces velléités toutes métalliques, mais un doom death metal dont on sent que sous les couches de rouilles, il demeure toujours aussi froid et implacable. La rouille ne meurt jamais.

Gothic en trois mots : rubigineux, albionesque, culte

— Derelictus, le 10 février 2016 (628 lectures)

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LOW FLYING HAWKS - Kōfuku

LOW FLYING HAWKS - Kōfuku : 2016 · Magnetic Eye Records

Stoner Grunge Post rock Atmospheric doom

LOW FLYING HAWKS


Encore un de ces foutus disques conçus juste pour te sapper le morale et te donner l'impression de sombrer inexorablement dans le sable mouvant de l'existence... De l'authentique funeral grunge (à défaut de trouver plus pertinent). Soit la combinaison de deux choses pas forcément à l'aise dans leurs pompes à la base, associant leurs principales forces (mais si, vous les connaissez bien, on fait difficilement plus combatif : mélancolie, mal-être, lenteur, autodestruction, etc.) pour mieux vous maintenir la tête sous l'eau, et vous laisser apprécier comme il se doit la fabuleuse expérience de la noyade. Tout y est. Le tempo qui traine la patte comme un animal blessé sur le bord de la route, déambulant sous une pluie battante et laissant derrière lui une longue trainée de sang, les guitares aériennes (pour ne pas dire Anathemaéennes) qui déchirent le coeur, liquéfient le temps, tournent en boucle encore, encore, et encore, et encore, jusqu'à vous égarer définitivement dans ce triste labyrinthe aux allures de cimetière (pour le coup, plus doom tu meurs), ainsi que le chant typique du revenant qui campe au grenier... Évidemment, ce disque est une porte ouverte à la tentation d'un parallélisme outrancier - le Boris de Noise, le Dirge d'Hyperion, le Isis de Panopticon ; et pourquoi pas le Hideo Nakata de Dark Water... Reste qu'on aurait apprécié davantage de "variations" et de "nuances", histoire de distinguer ne serait-ce qu'un tout petit peu de relief dans toute cette monotonie monochrome et monosuicidaire (un morceau évident plutôt qu'une impression générale peut-être ? être plus grunge que doom ? quoique ... ), histoire de respirer juste un peu (sachant que ce n'est de toute façon pas le but d'un tel disque) et espérer surplomber enfin (ou pas) cet épais nuage de cendre, ce résidu spectral qui nous appelle depuis les profondeurs... Comme dans Silent Hill, finalement. D'ailleurs, maintenant qu'on y pense, ce côté éminemment dépressif, ce post-rock mortifère, ces paysages désespérément grisâtres... Comment ne pas l'avoir compris tout de suite ? 

 

Kōfuku en trois mots : apaisant, dprimant, tourdissant

— Krokodil, le 09 février 2016 (569 lectures)

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SUPER TIMOR - Double Impact

SUPER TIMOR - Double Impact : 2008 · [ autoproductions ]

Sludgecore Freak doom Punk rock

SUPER TIMOR


Cte bon vieux sludge de schlag qui sent le réformisme à la française... Le culturisme ultrasick et la culture Z dans le même album. L'objet-saint (ou pas) ennemi de l'objectivité et des statistiques. Quantifier la dose de macabre et le potentiel humoristique de pareille cochonceté ? Quelle idée. Fatalement, arrive un moment où les frontières se brouillent, où il est presque impossible de distinguer une simple farce du coup de grâce qui va te faire dégueuler tes intestins de douleur. Le moment où tout bascule. L'élément déclencheur qui transforme un sketch de Groland en potentiel snuff movie, et qui annihile une bonne fois pour toute les notions de genres, de limites et de métissages (tous ces sujets qui passionnent tellement le vieux con de base, quoi) pour en introduire une autre : la sorcellerie. Car sorcier, il fallait l'être un minimum pour accoucher de cet abominable Double Impact ! Alors certes, au début, on se fend la gueule. L'argument JCVD (c'est qu'on (sous-entendu moi, j'avoue) préfère Double Team à Double Impact ; Dennis Rodman, quoi), les synthés Lucio Fulci-esques, les fuzz pitchés à fond la caisse qui font vuvuzela-megadrive, le Kickboxer tiré des Zinzins de l'Espace... Forcément y'a quelques raisons de penser que ces messieurs se sont foutus de votre gueule. Gentiment mais sûrement. Alors qu'en vrai, ma foi... ces messieurs, ils se sont copieusement, royalement, magistralement foutus de votre gueule. Très vite, en l'espace de deux-trois bons gros accords pas drôles du tout (Abandon ? Burning Witch ? Khanate ? Guy Georges ?), les mecs te plombent l'ambiance pop-corn devant les aventures de David Vincent, mais du genre salement, pour te la faire torture-porn, et te coincer la caboche dans la cuvette des chiottes pour une séance d'apnée prolongée. Ce qu'il en sort, à part la merde et la puanteur des canalisations ? Le groove diabolique d'un Charlie Watts période Beggars Banquet, l'écho d'un xylophone qui résonne au fur et à mesure que tu sombres dans les abysses, les crécelles - soit la chose la plus blasphématoire qui soit en ce monde - du Noothgrush avec des Moog à la place des guitares, du Noothgrush doublement nocif donc, et du Monarch en plus absurde et en plus jusqu'au-boutiste (du moins plus absurde de jusqu'au-boutisme, et plus jusqu'au-boutiste dans l'absurde... si déjà)... Au final de tout cet étalage de choses passablement non-humoristiques (vous savez, la question sur les dosages, finalement la réponse est évidente), on réalise qu'on nage en plein film d'épouvante. Ou en plein cauchemar. Ou en pleine crise délirante. Le truc qu'on arrive pas bien à saisir, à déterminer, le genre de terreurs nocturnes qui te laissent paralysé et muet dans un marais de sueur. 

 

Double Impact en trois mots : grotesque, glauque, gnial

— Krokodil, le 08 février 2016 (852 lectures)

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TROUBLE - Simple Mind Condition

TROUBLE - Simple Mind Condition : 2007 · Escapi Music

Stoner Hard "70s

TROUBLE


Le regain d’intérêt pour le doom traditionnel durant la précédente décennie, - bien avant que Saint Vitus ne joue au Hellfest -, un peu à la suite du prosélytisme forcené de Reverend Bizarre – les paroles de The Goddess of Doom, ça vous dit quelque chose ? -, aura permis à pas mal de formations dites cultes de revenir sur le devant de la scène, que ce soit avec le line-up classique comme Candlemass, ou bien après de longs hiatus comme ce fut le cas pour Saint Vitus, Solitude Aeturnus, Pentagram et, justement, Trouble. L’on ne va pas cracher sur la soupe, car ces formations ont tant apporté au genre qu’il était agréable de pouvoir revoir des telles légendes. Mais le problème c’est que beaucoup, exception faite de Candlemass, ont eu du mal à passer le cap de l’album du retour. Pourquoi tout ce laïus, et bien parce que Trouble n’a pas réussi à échapper à cette règle. De toute manière, à part quelques rares exceptions de mon point de vue – Celtic Frost, Angel Witch -, très peu de groupes ont vraiment su gérer leur album de reformation. Pour faire simple: ce Simple Mind Condition est mauvais, l’on ne va pas tourner autour du pot pour l’affirmer.

Mauvais parce que le groupe y fait preuve d’un manque flagrant d’inspiration, après avoir fait un petit peu illusion sur Goin’ Home et sur aucun autre titre, car je n’y trouve rien d’intéressant. Le reste alterne entre l’insipide, ces claviers sur Ride the Sky qui viennent te gâcher l’un des riffs les plus efficaces de tout l’album, et le juste correct, mais ça fait mal pour un tel groupe. Et dans la catégorie insupportable, Pictures of Life a une place de choix, partagée avec la ballade sirupeuse digne d’un Elton John qu’est Beginning of Sorrows. Le savoir faire est là, et l’on reste dans la lignée des deux précédents, mais sans le côté aventureux de la chose. Là c’est bien trop propre, voire même trop appliqué, et la production va malheureusement trop dans ce sens. A tel point que l’on a la vague impression que l’enjeu, - c’est à dire faire un album attendu par tout le monde dix ans après -, a primé sur la créativité pure.

A la rigueur, s’il avait été question d’un pur album de Trouble, avec un cahier des charges respectés à la lettre, ça aurait pu passer, mais ici c’est plutôt en mode quadragénaires sur la fin qui ont échangé leurs santiags pour des Mephisto. Quoique j’hésite entre ceci et ce côté gros routiers, mais plutôt d’obédience Max Meynier, avec la moustache en guise de ralliement, tant ces trois quarts d’heures sont aussi palpitants que la Route Nationale ralliant Beauvais à Rouen. Pour le coup, c’est gentil tout plein tout ceci, ça ne déborde pas trop et ça sent surtout le sapin. Le seul qui s’en sort sans trop de casse c’est Eric Wagner, même si, pour le coup, il est un peu timoré. Et l’on sent bien qu’il était temps d’un grand changement, tant d’un côté, car l’album suivant sans Wagner tient bien mieux la route, que de l’autre, tant l’entité The Skull a ravivé de très bonnes choses.

Simple Mind Condition en trois mots : faisand, poussif, indigeste

— Derelictus, le 08 février 2016 (666 lectures)

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SEVEN SISTERS OF SLEEP - Ezekiel's Hags

SEVEN SISTERS OF SLEEP - Ezekiel's Hags : 2016 · Relapse Records

Sludgecore Grind

SEVEN SISTERS OF SLEEP


Le sludge, c'est la guerre ; c'est bien connu. Il n'y a pas d'avertissements quant au contenu graphique, mais c'est tout comme. On sait à quoi on s'expose, on assume. Voyez Dismal. Son gamin misérable et désespérément seul. Le môme pensif et perché sur les ruines de son passé. Sa famille calcinée sous les décombres, son avenir qui se dessine à travers les cendres et le sang, pas de perspectives au-delà de demain. C'est pas juste un fantasme récréatif ou un support pour stimuler son petit imaginaire masochiste ; c'est comme ça, une laideur bien réelle et de nature bien humaine : indigence, violence, mendicité, pandémie, souffrance, mort. D'ailleurs, si l'on prend un minimum de recul, du moins sur l'oeuvre de Grief, on va se la bouffer à toutes les sauces, la guerre, cette putain. Voyez simplement les illustrations de ce cher monsieur Harrison... Elles me font toujours un petit effet Otto Dix. Le même bestiaire. Les mêmes estropiés, les mêmes visages grimaçant de douleur, les mêmes vies mutilées, les mêmes gens ordinaires défigurés par la violence et la haine... Existe t'il une représentation plus crue pour une chose qui ne l'est pas moins ? Non, en tout cas pas sans tomber dans la caricature (qui dit beumeu, pagan et consorts ?). Ce sludge là, celui des Grief en l'occurrence, des Soilent Green, Leechmilk et autres Seven Sisters Of Sleep, c'est pas du sport, c'est pas de la guéguerre de gang ou du street workout ; et encore moins de la catharsis. Ce serait même parfaitement absurde d'y chercher quelconque divertissement, réconfort ou réponse à un questionnement existentiel (au cas où, pour ceux qui préfère la défonce pépère à la barbarie y'a Weedeater, et pour ceux qui veulent de l'introspectif, y'a tout le reste et c'est très bien comme ça, god bless la diversité...) Non, ce sludge là est d'un réalisme presque documentaire, la tranchée vue de l'intérieur. Rien à voir avec le folklore du blaireau camé et cantonné dans son swamp. Rien à voir avec l'ivresse paisible quoi. Plutôt la réalité délirante du soldat qu'a vu trop d'horreur, du traumatisé à vie. Ce sludge, celui d'Ezekiel's Hags, c'est le feu, la fournaise, le tarmac en fusion, le brasier humain, la chair carbonisée, les charognards qui surplombent les montagnes de cadavres anonymes... je me répète : la putain de guerre. Ne comptez pas trop sur moi pour en rédiger une thèse, surtout pour une chose si évidente ; la musique de nos chers SSOS n'a jamais été si puissamment étourdissante d'altruisme guerrier et de voracité carnassière qu'aujourd'hui. Un vrai déluge pyrotechnique. Napalm death, everywhere. 

Ezekiel's Hags en trois mots : barbare, hallucin, vital

— Krokodil, le 08 février 2016 (935 lectures)

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SEVEN SISTERS OF SLEEP - Ezekiel's Hags

SEVEN SISTERS OF SLEEP - Ezekiel's Hags : 2016 · Relapse Records

Stoner Black metal Grind

SEVEN SISTERS OF SLEEP


Je suis assez modérément friand des analogies avec la boxe - et avec les sports de manière générale. Mais il faut reconnaître lorsqu'elles sont les plus représentatives d'un état de fait.

Celui en l'occurrence qui fait que par l'addition parfois d'un gramme ou guère davantage sur la balance, on se retrouve brusquement propulsé dans une toute autre catégorie que celle ou l'on avait accoutumé d'exercer et briller. On n'est pas très loin du Principe de Peter, d'ailleurs - sauf que signer chez Relapse, si cela constitue une forme de promotion objective, n'a, d'une part, jamais été une chose propre à me causer des perturbations du transit, mais surtout n'est pas l'essentiel de ce qui a changé chez Seven Sisters of Sleep, n'est pas cette plume qui en tombant délicatement sur le plateau a fait basculer soudain l'aiguille de la machine à pesée.

Ce qui a changé - les a changés dans mes yeux en tous les cas, ce qui en soi est suffisant pour mettre fin aux plus brûlantes histoires d'amour - c'est ce choix maximaliste, boulimique, épique, pan-extrême - mégalomane, en un mot - que leur musique semble faire avec Ezekiel's Hags ; et la catégorie de poids nouvelle où cela les inscrit de fait, et où il est tout sauf acquis qu'ils soient les mieux qualifiés, c'est celle d'Unearthly Trance et Pulling Teeth. Celle des groupes de hardcore surnaturel.

Est-ce que je suis précisément en train de faire quelque chose que je déteste voir les autres faire, à savoir reprocher à un groupe d'avoir décidé - sans même me consulter, les faquins - d'être autre chose que l'image dans lesquels je les avais rangés avec amour et interdiction d'en sortir ? La réponse est non. Car ce que SSoS ont ajouté à leur musique qui n'avait besoin de rien, compte : du black metal, et des tapis de double. Par exemple ! ça faisait tellement longtemps, tenez, justement, qu'on n'avait pas eu un groupe de hardcore sludge avec du beumeu dedans, on commençait justement à en avoir grand soif... Le font-ils avec brio ? Non ; ils le font honnêtement ; c'est là qu'intervient le gros crochet dans la tempe fatidique : tout le monde n'est pas Pulling Teeth - qui eux ne sont jamais honnêtes. Tout le monde ne sait pas injecter du Gorgoroth dans du hardcore et en faire un torrent de tabasco et de napalm. Tout le monde n'est pas non plus Unearthly Trance, pour faire du beumeu le nom d'une sorte de blennorragie hallucinatoire - et du hardcore épique une touchante parade du merlan raté, ou vice-versa.

Est-ce qu'il n'y a que de cela sur Ezekiel's Hags ? Oh, non : il y a aussi une confortable ration de votre SSoS ordinaire, et "War Master" au hasard est un morceau exemplaire de cette sorte de stoner ascensionnel (certes, la seconde partie s'en retient, c'est même la seule du disque à imprimer la mémoire, mais y a-t-il lieu de s'en féliciter ? n'est-elle pas peu ou prou une ré-interprétation du riff de 7 Sur 7 ? ou de Jour de Foot, je ne sais plus ?) plaqué post-hardcore écorché ; la version beau gosse, et ici toujours plus musculairement sculptée, de Charger. Le disque, en fait, regorge de passages que selon les jours, le moment, l'état d'ébriété, on jugera générico-contractuels ou de génie pur, puisque c'est la même chose concernant une musique folklorique telle que le stoner-sludge, mais qui donc en tant que tels ne seront jamais le critère selon lequel on jugera le disque, à partir du moment où ce dernier contient ne serait-ce qu'un grain d'imprévu et d'ingrédient extérieur (et encore moins lorsque ledit talent à aligner du riff engourdi et pyromane à la fois constitue leur don naturel, soit le minimum syndical).

Est-ce que la chose, ainsi résumée, d'un point de vue strictement personnel peut me suffire ? Est-ce que telle était ma conception du "passage à la vitesse supérieure" espéré - tant qu'on est dans les laides expressions, hein... - après les promesses emo-masochistes précédentes : cette manière de The Haunted nimbé de la poussière rouge sang du désert transformé en gravure de Doré, d'Anaal Nathrakh version free fight dont les - nombreux - excellents moments s'oublient aussitôt qu'ils sont entendus ? D'évidence : non. Probablement du fait d'une différence, arbitraire, que je fais entre emo et mélodramatique. Et encore plus probablement, d'un manque de démesure flagrant. Les trois mots de conclusion, si j'avais été peau de vache, eussent dû être "bien en place", mais je n'ai même pas le goût d'être méchant avec ce petit groupe de punk rock doué, que j'aime toujours bien malgré cela. Car c'est avant tout un triste spectacle, que de voir quelqu'un ainsi passer la surmultipliée, pour instantanément du sommet du crâne tâter ses limites.

Ezekiel's Hags en trois mots : beurr, hypercalorique, courtaud

— gulo gulo, le 08 février 2016 (976 lectures)

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EYE OF SOLITUDE - Sui Caedere

EYE OF SOLITUDE - Sui Caedere : 2012 · Kaotoxin

Doom death Funeral doom

EYE OF SOLITUDE


(Samples qui font peur dans le noir de la nuit sombre et obscure).

Grrrrrrrrrrrrrrrrrrruuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiik !

Pppppprrrrrrrrrrrrrrrooooooooooooooooouuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiikkkkkkkk !

Poum tchak. Poum poum poum tchak. Poum tchak. Poum poum poum tchak.

Grrrrrrrrrrrrrrrrrrruuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiik !

Pppppprrrrrrrrrrrrrrrooooooooooooooooouuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiikkkkkkkk !

Bling, cling, tchong pouet pouet psssssshit Bling, cling, tchong et psssssshit.

touk touk tak touk touk tak touk touk tak touk tak touk touk tak !

(Arpèges et nappes de synthétiseurs à la manière du générique de Thalassa).

Grrrrrrrrrrrrrrrrrrruuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiik !

Pppppprrrrrrrrrrrrrrrooooooooooooooooouuuuuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiikkkkkkkk !

Gggggggggggggggrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrruuuuuuuuuuuuuuuuuuueeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrrrrrgggggggggggggggggggghhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !

Bling, cling, tchong pouet pouet psssssshit Bling, cling, tchong et psssssshit.

(Fin du morceau avec samples de pluie ou de cris de corbeaux, au choix).

 

 

Vous trouvez que cette chronique est une vaste fumisterie, vous avez entièrement raison. Pour ma défense, je dirai juste que c’est un simple retour à l’envoyeur. Oui, cet album, et par extension ce groupe, ne sont qu’une vaste plaisanterie, pour rester poli et courtois, et même s’il y a des nanars qui font rire, là, passer le premier titre, l’on n’a même plus cette envie. Cela dit, réunir tous les clichés du genre sur chaque titre, c’est tout de même un exploit, en faire une telle mélasse, c’est encore plus beau. Titres explicites, encore plus clichés que My Dying Bride en dépression post rupture sentimentale, compositions dont on ne sait pas du tout où elles nous emmènent, si ce n’est nulle part, chanteur qui n’a pas compris qu’il était dans un groupe de funeral doom et non de brutal death porcin, et l’impression que le temps s’est arrêté au bout du deuxième titre. Autant dire qu’arriver jusqu’au dixième nécessite bien plus de courage que de traverser une rivière remplie de piranhas, et rien ne ressort de ce vide abyssal si ce n’est qu’un réel et profond ennui. Et un peu de gêne, car ce n’est pas possible de faire un truc pareil sans ressentir un sentiment de honte: il faut avoir peu d’estime de soi pour accoucher d’un tel étron sonore.

Esoteric du pauvre, Evoken de la gamme Éco Plus, Swallow the Sun en mode hooligan fan de Fulham, Shape of Despair version musique d’ascenseur, je ne sais que choisir.

Sui Caedere en trois mots : soporifique, nul, inepte

— Derelictus, le 06 février 2016 (795 lectures)

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EGYPT - Endless Flight

EGYPT - Endless Flight : 2015 · Doomentia

Stoner Hard "70s Blues rock

EGYPT


Dès le moment où l'on est un tant soit peu spécialisé, ne serait-ce que passivement par la quantité de temps passé, dans un certain style, toute perception qu'on a des choses tourne fatalement à la note de dégustation. Il ne faut pas le prendre péjorativement ni dans un sens réducteur, surtout concernant une musique sans prétention telle qu'est la présente ; et puis, quel besoin y a-t-il de chercher d'autres mérites ou bonnes raisons d'écouter, lorsqu'il est question, au palais, d'une voix qui a le timbre d'Onc'Kirk, la scansion pleine de dents et de fange de Rob Zombie, et le gratiné du gus de Brainoil, le tout sonnant comme un terminal et éternel chuchotement de félicité - sur une musique qui pour sa part montre la souplesses de conduite de biker opiomane d'Earthride et la puissance tranquille mais râpeuse de Wo Fat ? Kif-kif les notes de foin brûlé, de vieux cuir et de fruits secs.

Non ; assurément, pas besoin de chercher le pourquoi du comment de la réelle nécessité dans la conjecture actuelle de l'alignement des tendances, d'un disque tel qu' Endless Flight, ou même de savoir comment il faut s'y prendre et préparer pour l'écouter de la bonne façon sous le bon angle : Endless Flight est un disque très simple de musique très simple. Si vous aimez celle-ci - le vieux hard-blues, le stoner primitif, ces musiques les plus frustement et abruptement mystiques - sans discussion ni hésitation possible, il vous le faut. C'est tout. C'est simple ; très simple ; devant ce degré-là d'extase carbonisée, le cerveau réagit promptement, et une seule écoute doit largement suffire à vous faire comprendre de quoi je vous parle, et de quoi il en retourne vous concernant.

Endless Flight en trois mots : brut, hurlant, zen

— gulo gulo, le 06 février 2016 (717 lectures)

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SOLITUDE TURNUS - Adagio

SOLITUDE TURNUS - Adagio : 1998 · Massacre

Epic doom

SOLITUDE TURNUS


La cuvée mille neuf cent quatre vingt dix huit de Solitude Aeturnus est sans doute la plus atypique de leur carrière, mais non pas dans le sens où le groupe aurait renié ses racines, mais plutôt dans le sens où l’ouverture vers d’autres horizons s’y ressent le plus. C’est d’autant plus paradoxal lorsque l’on pense à la scène d’où provient cette formation et où le classicisme est de mise, de même qu’une certaine proportion à l’immobilisme, mais c’est aussi ça qui fait le charme de l’epic doom metal, - enfin, c’est sans doute ce que je recherche dans ce style, ainsi qu’une bonne part de mélodies tant au niveau musical que vocal, et, là dessus, il y a toujours ici des ritournelles à reprendre lors de sa ballade dominicale sous la pluie.

Et pourtant, s’il y a bien un trait de caractère qui sied le plus à cet Adagio, c’est qu’il est résolument inscrit dans son époque et qu’il fleure bon la fin des années quatre vingt dix. C’est ainsi que l’on retrouve le quintet dans une tournure résolument plus à la page, où viennent s’entrecroiser des influences diverses et variées, et parfois même assez surprenantes. Au risque de passer pour un iconoclaste, elles sont pourtant assez prégnantes pour ne pas les citer. Je ne peux m’empêcher d’y déceler assez fréquemment les oripeaux d’un Alice In Chains, sans les effets de l’héroïne. Mais que ce soit dans le placement du chant, et surtout dans les superpositions de lignes de chants, comme sur Personal God et Lament, que sur l’ambiance dégagée, notamment sur Mental Pictures ou Idis, l’on ne peut s’empêcher de penser au quatuor de Seattle.

Ces petits côtés désabusé et bourbeux auxquels les texans ne nous avaient pas habitué, lui donnent pourtant un supplément d’âme, correspondant bien avec les thématiques abordées ici, plus métaphysiques que fantaisistes. L’on est pour le coup bien moins dans le démonstratif et l’éloquent, mais plutôt dans une certaine retenue, qui n’exclut pas quelques explosions. Et que dire du titre Never qui semble rendre hommage à la scène anglaise contemporaine, tant ses mélopées de guitares nous rappellent les Peaceville Three, et dont on aurait aimé plus d’explorations dans ce sens, ce titre étant cruellement trop court.

D’ailleurs, la flamboyance d’antan est laissée de côté en grande majorité. Même si l’on retrouve tout de même des instants plus classiques, comme sur Days of Prayer, Believe et Spiral Descent, où tout le savoir faire du quintet s’exprime, avec en ligne de mire ces influences orientales qui se marient très bien à l’ensemble. Mais l’on gardera à l’idée que c’est sans doute l’album le plus feutré du groupe, ce n’est pas pour rien que l’on y retrouve un titre complètement acoustique. C’est même ici que les dualités entre clairs et obscurs sont les plus mises en avant, donnant ainsi pas mal de reliefs et surtout une touche plus intimiste, pour ne pas dire pluvieuse, le retour dans un studio anglais a sans doute permis d’étayer cette coloration.

S’il ne brille pas autant de mille feux, le groupe n’en garde pas moins cette classe, à commencer par Robert Lowe qui a encore fait moult progrès, et même terminé sa mue, avant d’être coupé dans cet élan par les soucis de santé que l’on sait. Plus concis et plus nuancé, l’epic doom metal de Solitude Aeturnus prend ici des attraits volontiers plus modernes sans toutefois franchir le pas de trop, apportant ainsi un regain d’intérêt et d’ouverture plus que bienvenus, en évitant par la même occasion l’écueil de la répétition que l’on pouvait un peu reprocher à Downfall, car tout ceci fonctionne très bien ici. Il y a même bien plus à gratter derrière son aspect austère que pourrait le laisser penser une écoute distraite, et c’est également dans ces éléments épars que l’on peut y trouver un certain intérêt, pour peu que l’on soit en même temps hermétique aux grandes envolées métalliques d’antan.

Adagio en trois mots : camaeu, de, gris

— Derelictus, le 06 février 2016 (744 lectures)

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LIFE OF AGONY - Ugly

LIFE OF AGONY - Ugly : 1995 · Roadrunner

Grunge Hardcore Neo metal

LIFE OF AGONY


Une hiérarchie, entre River Runs Red et Ugly ? Chacun doit faire son examen de conscience. Préfère-t-on la crudité, la violence inhérente à la maladresse des premiers albums, leur forme de premier crachat sauvageon à la face du monde, ou les groupes en pleine possession de leurs moyens, leur gabarit compact, homogène, leur garde ramassée ? Les adolescents vieux et cabossés comme le monde, à vif et épuisés d'une vie honnie - ou les jeunes adultes survivants (à 22 ans, porca miseria...), d'autant veloutés d'apaisement qu'ils sont désabusés de l'être, et d'être encore là parce que la vie est plus forte qu'eux ? Une chanson s'appelle "Other side of the river", que voilà une chose étonnante...

Du Pearl Jam, du Stone Temple Pilots si c'était bien, du Korn au même tarif, du Anthrax période White Noise, du Therapy?, du Type O, du Tool du meilleur cru à savoir Undertow, ses onduleuses guitares épaisses comme l'anaconda, et son groove swampy-sabbathy vénérien comme pas deux, surtout avec la capacité de Caputo à faire du Keenan en délicieusement plus bellâtre et ambigu à la fois - et d'ailleurs autant de Sabbath qu'il y en, respectivement et distinctivement, chez Tool, chez Type O et chez Life of Agony ; et justement aussi du River Runs Red ; un ou deux solos goth incandescents échappés à Draconian Times ; et par-dessus toutes ces nobles essences nineties indie des effluves de soul, de pop, de rhythm'n'blues - le début d' "Unstable", si vous ne pensez pas à "Try a little tenderness"... - de college rock, de rock AOR... Bruce Springsteen, Chris Isaak, Sade : il se trouve à peu près tout ce qu'on peut attendre, en rêvant comme un fou d'amour, de la part de Life of Agony dans Ugly, excepté à la rigueur du NYHC, et encore est-ce surtout la partie graffitis et bastons bandana descendu sur les yeux - la crudité, au risque de se répéter - que l'on ne retrouvera pas - et l'on n'éprouve miraculeusement pas la frustration de cela, devant ce qui ne peut que gauchement se tenter de détourer comme le croisement funky et néanmoins malade de Type O et Acid Bath - de Sheer Terror et d'Afghan Whigs, voire ; ou d'intersection de Far Beyond Driven et Adrenaline (Deftones) qui aurait passé sa première MST - "I regret", nom de nom ! Tout ce dont tous ces groupes ci-dessus, chacun dans son jardin, a manqué? Life of Agony sur Ugly le détient et le distribue, avec une grâce de petite frappe névrosée tout bonnement invraisemblable, largement par la faute de ce bougre de bougre de Caputo, en apesanteur quelque part entre Marlon Brando et James Dean, lui dont la moindre envolée vocale (et dieu sait si le disque en déborde) vous voit sans avoir eu le temps de vous en apercevoir vous lancer à le suivre, et à tout naturellement ce faisant vérifier que ce n'est faisable qu'à condition d'avoir le visage en proie aux mêmes grimaces hyper-émotives de clown triste que ce sacré magicien de gamin... Le hardcore ? il est dans le sang, le quartier ne te quitte jamais si toi tu le quittes, un truc à la Carlito dans ce goût-là, un  truc de prince maudit du barrio. Dans le groove, peut-être, qui n'a jamais été aussi animal, sauvage, et sans résistance possible.

Toutes choses qui confirment encore un peu ce qu'on savait déjà, à savoir que si Hangman's Chair sont bien les héritiers de quelqu'un, c'est de ces gars-là et personne d'autre - et ce n'est pas tout à fait rien, que d'être capable de la même trempe d'album (à part Type O Negative, qui joue dans cette catégorie ? Personne) à la fois définition d'un genre, et du seul groupe capable de le jouer, à eux tout seuls - et quintessence de tout le génie collectif d'une époque. Joyau empilé sur joyau, cela va sans dire. Pure damnée magie qui transforme le mal de vivre en lumière. Type O Emotive ? Ultra-concentré grunge de luxe ? Life of Agony.

 

Hein ? Moi ? Je n'aime pas choisir de toutes les manières. Life of Agony nous a donné, pour vulgariser un brin, deux chefs-d’œuvre, un de hardcore (emo, tough guy, suicidaire, bla, bla, bla) et un de rock (le plus brut, compact et riche possible), les deux dans le ton unique de ce groupe le seul capable de rendre la fleur de peau si rugueuse, et l'angoisse sexuelle si simplement virile ; deux monstres : pourquoi donc voulez-vous choisir ?

Ugly en trois mots : matou, de, gouttires

— gulo gulo, le 04 février 2016 (947 lectures)

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SWERVEDRIVER - Mezcal Head

SWERVEDRIVER - Mezcal Head : 1993 · Creation Records

Grunge Shoegaze

SWERVEDRIVER


Un disque que l'on pourrait presque résumer à son spectaculaire titre de clôture, et à ce slogan qui traduit à lui seul la philosophie Swervedriver : "never lose that feeling, never learn". Une déclaration d'allégeance à la passion d'être, de consumer la vie sans concession, et de résister à ce foutu rouleau compresseur de monde, en fuyant la conformité comme l'on fuit la peste. Du coup, dès les premiers arrangements, dès les premières vibrations de floyd rose, dès les premiers tremblements dans la voix, et ce jusqu'à la fin de l'album, on comprend qu'il n'a jamais été question de reproduire ou de surpasser Raise. Trop de route à faire pour regarder dans le rétro. Quel intérêt d'ailleurs ? Reproduire un miracle, au mieux c'est suspect, au pire c'est de la truanderie. Dans tous les cas, c'est pas beaucoup plus noble qu'extorquer les dernières pièces d'une petite vieille. Et puis qu'est-ce que nous pourrions bien foutre d'un deuxième Raise, surtout quand l'unique et indétrônable merveille qu'il est continue de nous servir le paradis sur un plateau d'argent, de provoquer de si puissants frissons d'extase, de rompre les impitoyables chaines de la morosité quotidienne ? Un dans le salon et l'autre dans la bagnole ? Dans ce cas, autant y aller à fond et jouer la sécurité à 100% : ça peut être utile d'en prévoir un autre pour les heures sup' au bureau, un autre pour le jacuzzi quand la miss se pointe, et un dernier dans le blouson, histoire d'être sûr de ne jamais manquer l'occasion de le passer quand l'envie se présente soudainement, sans justification particulière ... Et dieu sait que ça arrive plus souvent qu'on ne le croit. 

Non, sérieusement, un autre Raise ? Aucun intérêt. D'une part, Swervedriver n'est pas du genre à faire deux fois la même chose. D'autre part, Swervedriver n'est pas de ceux qui se posent la question du fameux cap du "second disque plus pop" - contrairement à ses confrères Catherine Wheel et Adorable, dont la tentative de conquête d'un public plus large s'est soldée par deux disques pas franchement mémorables : respectivement Chrome et Fake ... (Les titres en disent long, comme toujours). Non, Swervedriver reste intègre, fidèle à son image d'éternel fugitif solitaire, et continue de jouer toujours avec la même passion ce rock de nomades, d'explorateurs de l'impossible, d'aventuriers écorchés vifs... Mezcal Head n'est pas moins intense que Raise. Il n'est pas moins riche en reliefs et en aspérités. Il n'est pas moins divin aux divers sens. Au contraire, la finesse et la perfection de ses détails ne le rend que plus délectable, donnant parfois un sentiment de plus sensible, de plus maîtrisé, ciblant au plus juste là où ça fait vraiment mal. La différence si l'on veut entre le matériau brut de décoffrage et le matériau redéfini par les mains du génie créateur. Et si Raise est indiscutablement l'album de la révélation (autrement dit, le disque qui réveille et révèle le soi profond et intime), Mezcal Head, à l'image de son charismatique bovin, est quant à lui le disque de l'invincibilité ; le seul capable de suspendre le temps et de redonner le sourire au dernier des désespérés. Plus qu'une simple main tendue, une véritable et brûlante étreinte.

 

Mezcal Head en trois mots : chaleureux, amniotique, mancip

— Krokodil, le 03 février 2016 (801 lectures)

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