SCORN : Evanescence

1994, Earache Records

— Krokodil, le 21 décembre 2016 (1131 lectures)

Ni pour le plaisir de l’anticonformisme, ni pour le bonheur de rouler à contre-sens. Encore que... Moi, c’est ici que je le vois, ce disque. Ce qui ne signifie pas que je n’y vois pas les caractéristiques purement slowendiennes, qu’on s’entende. On a du lourd, de l'industriel, du répétitif... Bien plus de répétitif même que dans n’importe quel disque d’Electric Wizard ; juste ce qu'il faut pour achever de vampiriser la conscience et asphyxier toute fonction cérébrale dans un délicat coulis de mucus visqueux. Comme une bonne vieille maladie de la vache folle, quoi... Mais je dois admettre que plus je l’écoute, plus ça m'est évident, qu'il ne l'est pas : à quoi bon chercher à positionner Evanescence dans une catégorie arrêtée, un étiquetage bête et méchant, ou pour faire dans le slowendien (toujours) un des deux côtés du miroir, quand l'on remarque à chaque nouvelle rotation qu'il est surtout et avant tout un disque bien dans ses baskets et bien de son temps - contextuel en un mot - et que - contextuellement - les seuls groupes qui lui ressemblent s'appellent Massive Attack, Primal Scream, Killing Joke et Slowdive. Gloups.

D'ailleurs... maintenant qu'on a foutu les pieds dedans, Evanescence, c'est fou comme il ressemble à Souvlaki. Re-gloups ? Un Souvlaki accro au goût du sang et sculpteur d'organes, un Souvlaki en forme de rat errant dans les couloirs de métro. Pour s'en convaincre, il suffit d'associer des titres comme Light Trap, Days Passed ou Exodus avec un certain Melon Yellow - ne serait-ce au moins que pour apprécier pleinement la liquéfaction de ce qu'ils appellent plus communément des "guitares", et que moi j'appellerai volontiers du "jus de spleen goth". Car ouais, on le dit pas assez. Scorn et Slowdive, ils partagent le même territoire que les Cure et Adrian Sherwood. S'ils sonnent comme du dub pour obsèque, ou du goth jamaïcain, c'est pas complètement un hasard. OK. Ethereal-wave, si vous préférez. Et "ethereal", ça veut dire ce que ça veut dire - c'est presque un synonyme d'évanescent, non ? On parle d'une chose aqueuse. Pas tout à fait perceptible. Pas tout à fait saisissable. Qui se vide progressivement de sa substance. Qui dilue l'espace et l'esprit... N'avez-vous jamais remarqué à quel point Evanescence est liquide ? Humide ? Mouillé ? Tropical ? Qu'il ressemble curieusement à cet appartement sordide dans Dark Water ? Inondé jusqu'au-dessus des plinthes. Le plafond auréolé par la moisissure. La pluie qui vient frapper à la seule fenêtre du séjour. Ça et l'impression de partager son lebensraum avec une petite fille morte qui se décompose tranquillement dans les eaux verdâtres de la baignoire. 

Ça ne va pas nous avancer des masses, ni même apporter un semblant d'utilité théorique à la chose, mais il paraît que ça s'appelle illbient. Ether-illbient, à la rigueur, ça me semblait plus sympa, mais soit, admettons. Il paraît aussi que c'est le son qui a donné naissance au monstrueux From Filthy Tongues of Gods and Griots. Le son du ghetto by night et de tout le folklore urbano-décadent qui va avec. Celui du cancrelat anonyme qui partage son existence entre l'usine du quartier et le terrain vague où les copains font tourner la piquouze. Celui des lumières blafardes qui se liquéfient dans le brouillard et le refoulement nauséabond des ventilations. Celui des ruelles animées par le hurlement des vapeurs brulantes qui émanent des bouches d'égoûts comme tant de corps ruinés entrain de vomir leur trop-plein de merde. Celui des ombres menaçantes qui se profilent sur les façades d'immeubles interminables, rouges de brique et rouges de sang. Celui de cette saloperie de rue qui macère dans les remontées de fosse septique et les cultures vénériennes... Autrement dit le son du danger mouvant... Du danger imminent... Du danger permanent et informe.

Ouais, Evanescence a un goût prononcé de danger. Plus que pas mal d'autres disques de hip-hop de la même génération, d'ailleurs. Ouais, je suppose que le danger et la maladie ambiante sont probablement ce qui le définissent le mieux, au-delà de toutes notions de genre. Et ouais, si je ne devais en retenir qu'une - d'étiquette - plutôt qu'illbient, j'opterai éventuellement pour ultrasick essentielle - essentielle comme une huile parfumée (la caution dub, vous savez) - ou peut-être pas... Peut-être que j'adopterai finalement tiers-world music suceuse de sang. J'ai envie de dire que ça me va, et que les corps exsangues qui accompagnent mes cauchemars à chaque écoute n'ont pas l'air de démentir.

 

 

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