
| Precious cargo |
En fouinant dans les lugubres abysses des '70s, on est toujours amené à se trouver nez à nez avec de ces espèces de poissons, à l'allure boueuse et repoussante, à l'œil torve et pourrissant, mais dont les quelques écologistes du moment pleureront la disparition avec pour argument celui que l'espèce aura grandement contribué à l'évolution globale de la population.
Aussi bien. S'il paraît qu'on descend tous des singes, et qu'on a retrouvé des os à l'allure vaguement humaine pour appuyer la farfelue théorie, je veux bien en ce qui me concerne admettre tout ce que vous voulez lorsque, par analogie, on retrouve dans la discographie de tout bon archéologue de la musique à guitares un exemplaire d'un disque de High Tide, que ledit archéologue soit un mordu de hard rock, de psyché, de progressif ou tout ce que vous voulez. Ce quand bien même seul l'aspect historique pourrait prouver quelque chose, et encore je doute qu'il soit de nature suffisante à convaincre les plus réfractaires.
Toutes proportions gardées, je consens à admettre, bien malgré mon prononcé scepticisme envers les sciences inexactes et surtout les soi-disantes conclusions que l'on en tire, que High Tide, pionner du heavy metal ou du hard-psych plus qu'hautement psychotrope, ait été fut un temps, à l'instar d'un Blue Cheer, un monstre de l'underground et une référence dont on ne pouvait se passer ; cette douloureuse époque où il était encore toléré de se mettre des fleurs dans les cheveux et de porter une barbe fournie au Bundestag. Mais, en bon hégélien que je suis, je ne peux tout à fait me résoudre à penser que ce genre de formation, pour tant qu'elles aient joué un rôle historique, n'excusent pas complètement leur perte de notoriété postérieure, et que celle-ci est même entièrement méritée, quand musicalement il a été fait beaucoup mieux depuis.
De ce fait, rien ne justifie à mon sens que l'on s'intéresse encore aujourd'hui véritablement à ce type de groupes oubliés et désuets, qui encore une fois ne m'inspirent pas franchement la créativité débridée et obsessionnelle des '70s, mais plutôt, à l'inverse, ce que ces dernières ont pu avoir de plus glauque : des drogues hallucinogènes, des bouffées délirantes, de la naphtaline, des couleurs hideuses, une auto-complaisance blafarde, et des types qui meurent étouffés dans leur propre vomi.
Pour l'heure, et parce que je ne voudrais pas non plus vous imposer mes réflexions digressives plus que de raison, parlons donc plutôt concrètement de ce disque, Precious Cargo.
Il s'agit d'un enregistrement direct réalisé en 1970, dans le plus pur esprit jam, celui qui transpire l'impro et les drugtrips, et qui incarne l'antithèse du gentil songwriting formaté. Étrangement, ce Precious Cargo n'est jamais sorti à l'époque, et il a fallu attendre 1989 pour que l'obscur label italien Cobra Records se décide à finalement le presser, en l'affublant d'une des pochettes les plus sinistres (dans tous les sens du terme) que le hard ait connu (je vous laisse tout loisir d'aller vérifier vous même sur RYM l'étendue du désastre).
L'édition que je tiens, quant à moi, entre les mains, est un repress au format CD paru en 2002 chez Akarma, avec une jaquette - je trouve - déjà vachement plus chouette. À quoi s'ajoute un très sympathique digipak en carton épais, imitation reliure de livre, en soi un excellent achat de collectionneur.
Musicalement, l'originalité première de High Tide est constituée par le violon qu'ils ont été, si j'en crois mes tablettes, parmi les tous premiers du genre à intégrer à leur musique. Pour cela vous pouvez bien y jeter une oreille : il y a dans ici des idées sympas, les parties de violons viennent donner une véritable profondeur à des compositions qui auraient probablement été bêtement insupportables sans. Mais c'est bien tout :
- Parce que la production, évidemment, est on ne peut plus brute de décoffrage. Forcément, pour des morceaux enregistrés du tac-au-tac sur du vieux matos à l'époque. Ça grésille tout azimuts, les guitares ont un son de casserole, lointain et plein de friture. Le son de la batterie est entièrement étouffé, à ce point qu'on a presque peine à reconnaître les cymbales dans le brouhaha ambulant. Seule en fait la basse est véritablement audible et apporte un peu de chaleur aux compos.
- Parce que s'il contient quelques passages véritablement intrigants, on retiendra "Inflight" par exemple, ce disque est tout de même, et je ne me lasserai pas de le répéter, glauque. Le psychédélisme aux relents prog qu'on aimerait - à défaut d'explosif - au minimum multicolore, est en réalité extrêmement terne et froid. Ce que Precious Cargo peut parfois avoir d'enivrant, il ne le doit pas à des envolées oniriques, mais plutôt au fait qu'en le parcourant, on a la désagréable sensation d'être embourbé dans un nuage d'acide ; ce qui à l'inverse de ce que l'image pourrait laisser croire, est surtout pénible et déprimant.
- Parce que l'impression persistante d'être monté à bord d'un Hawkwind qui aurait raté son décollage, de coucher dans le lit d'un Led Zep sans la fougue, ou d'être le coiffeur d'un Hendrix qui demanderait qu'on lui rase son afro, sous pression supplémentaire des apparitions incongrues d'un chanteur qui aurait voulu être Jim Morisson à la place de Jim Morisson, fait qu'on a rapidement envie de changer de trottoir pour aller voir si le disquaire d'en face n'a pas plutôt un Ash Ra Tempel ou quelque chose d'au minimum un peu plus massif à nous suggérer.-Rocky Turquoise, Janvier 2010
Precious cargo en trois mots : baudroie, acide, glauque