Alice
 

De l'autre côté du miroir...

Par le Minet-du-comté-de-Chester

OPETH - Deliverance 

OPETH : Deliverance

(2002, Music For Nations)

Deliverance

Le cas d’Opeth a ceci d’intéressant qu’il fait partie de ces formations qui ont démocratisé le progressif de papa dans le metal extrême, et ceci dès le milieu des années quatre vingt dix. Pensez donc, un groupe qui venait de Stockholm et qui ne faisait pas du Swedish death metal, ou bien du black metal, mais qui avait été aidé par un certain Dan Swanö, ce qui n’était pas anodin en soi, et qui avait une basse fretless sur ses deux premiers albums. Opeth, c’est un peu le groupe que l’on se doit de connaître lorsque l’on est un tant soit peu mélomane, lorsque l’on aime bien la musique dans ce qu’elle peut véhiculer de sentiments, parfois ambivalents. C’est aussi le groupe qui te faisait franchir le Rubicon et écouter en cachette Camel, Yes, Genesis, Gentle Giant et tant d’autres choses, te faisant passer pour un érudit de la musique. Ce sont les premiers de la classe, qui ont les cheveux propres, sont bien habillés, jouent très bien de leurs instruments et qui sentent bons. C’est aussi le groupe qui te permettait de dire aux autres que ce que tu écoutais n’était pas simplement que du bruit, parce qu’il y avait des titres avec des structures complexes, qu’il y avait du chant clair qui alternait avec des growls bien caverneux, et qu’il y avait des passages acoustiques insérés dedans.

C’est d’ailleurs l’un des rares groupes adoubés par Steven Wilson, qui a une nouvelle fois produit cet album, comme le précédent Blackwater Park, et l’album jumeau qu’est Damnation. C’est même un peu le groupe que certains prenaient pour quelque chose de plus sérieux que les autres, parce que plus poétique d’une certaine manière, rendant certains de ses fans aussi insupportables que ceux des groupes de progressifs des années soixante dix devaient l’être aussi à cette époque. Et je ne fais pas mention de cette frange qui plaçait ce groupe au dessus de tout, comme étant le firmament de ce que devait être le metal, et encore moins de ces bien pensants qui affirmaient que c’était du doom extrême juste parce que les titres dépassaient les dix minutes, - oui, j’en ai rencontré -, et qui ne s’en remettaient pas quand on leur disait que cela n’avait strictement rien à voir. D’ailleurs, pour ce côté intellectuel, chez Opeth l’on ne fait pas des albums, mais des observations, comme le faisait aussi à l’époque King Crimson pour évoquer leurs albums. Et malgré tout ce que je viens de dire, j’aime Opeth, enfin, jusqu’à un certain point, l’on va dire que ce point s’appelle Watershed.

Donc, cette sixième observation d’Opeth est sans conteste la plus sombre de leur carrière, et pas seulement en raison de cette belle pochette de Travis Smith. C’est d’ailleurs le jumeau obscur de l’album Damnation qui avait été enregistré durant les mêmes sessions, des sessions d’enregistrement qui furent un enfer pour le groupe, non seulement en raison de cette pression de faire deux disques en même temps, mais aussi pour les nombreux soucis techniques rencontrés pendant l’enregistrement. Est-ce que cela a joué dans l’atmosphère de cet album, toujours est-il que l’on y retrouve bien moins ce côté mélancolique et pluvieux de Blackwater Park, bien que cette facette pointe par moment le bout de son nez, notamment sur A Fair Judgement et sur l’instrumental For Absent Friends, mais plutôt quelque chose qui sent la colère trop longtemps refoulée et qui déborde de temps à autres, car cela reste du Opeth tout de même. Cela sent même un peu plus la fureur qu’autre chose sur les deux premiers titres, pas dans leur intégralité, évidemment, mais l’on y retrouve des riffs bien plus saccadés et une double pédale bien mise en avant. L’on notera d’ailleurs que Martin Lopez est un redoutable batteur, et qu’il démontre bien tout son talent non seulement sur ce fameux final quasiment syncopé du morceau éponyme, mais aussi par son groove unique, que son successeur n’arrivera sans doute jamais à approcher.

Évidemment, même quand le quatuor prend une facette bien plus rustaude, cela reste tout de même mélodique, et là dessus, ce groupe a tout de même quelque chose à part, ne serait-ce que dans sa paire de guitaristes composée de Mikael Åkerfeldt et de Peter Lindgren et son touché incroyable, même si l’on regrettera à jamais les contrepoints magnifiques de Orchid et de Morningrise, mes deux préférés de ce groupe. Suivant la formule prise depuis My Arms, Your Hearse, les suédois proposent donc de longues compositions, avec souvent des structures récurrentes, parsemées de passages acoustiques imprimant cette touche nostalgique, avec parfois des teintes seventies, et un va et vient entre agressivité et beauté. Il faut même avouer que ce groupe n’a pas son pareil dans la maîtrise de l’opposition entre clarté et obscurité. C’est d’ailleurs encore un groupe de metal auquel nous avons à faire ici, et non un groupe de reprises de Santana faites par un groupe de death metal. L’on sent encore toute cette dévotion à certains codes, que ce soient dans les patterns de batterie, dans certains soli, et, évidemment, dans ces excellents growls d’Åkerfeldt. Rétrospectivement, si cet album n’avait pas été aussi clinquant que ses prédécesseurs, il est sans doute celui qui vieillit le mieux, et celui qui a une atmosphère plus particulière, plus étouffante, et bien moins forestière que ces prédécesseurs. En tout cas, son ambiance hivernale fait que j’y reviens assez souvent durant cette saison.

-Derelictus, ce mois-ci
(295 lectures)