Alice
 

De l'autre côté du miroir...

Disait le lapin blanc

Fixmer/McCarthy - Between the Devil... 

Fixmer/McCarthy : Between the Devil...

(2004, Synthetic Symphony)

Between the Devil...

Il en va de ce côté-ci du miroir comme de l'autre : les Albums Classiques, les Grands parmi les Grands, ne sont pas tous sortis à l'hypothétique Âge d'Or - d'ailleurs je vous expliquerais bien comment, dans le style qui nous intéresse aujourd'hui, Front 242 me causent le même genre d'émotions que Black Sabbath dans le pays d'en face, mais on va perdre du temps. Or donc, on pourrait rétorquerait que c'est en l'occurrence triché, puisqu'un des deux larrons à l’œuvre en vient en droite ligne, de l'âge d'or, mais pas l'autre, justement, lui qui ferait plutôt même partie des générations suivantes - de celles qui ont poussé en écoutant tétanisées l'auguste et dévastatrice geste du premier cité. "Passage de témoin", dirait sans doute un journaliste, ou un autre cliché dans le genre - sauf que cette vieille carne dure-à-cuire de Doug n'a pas du tout profité de ce disque pour passer le témoin - puisque justement il en a profité pour faire un retour aux affaires qui depuis dure, pépère mais sévère.

Et donc, Between the Devil... est sans discussion possible (la discussion n'est pas un loisir que l'album encourage ou encadre avec bienveillance) un grand album d'electronic body music ; pas un disque revival, pas un album nostalgique : un album de pure vacherie d'EBM, qui pète la forme à vous en faire souiller votre benne rien qu'en entrant dans la salle de sport, à la croisée de l'industriel et de la hardhouse, brutale comme EBM sait l'être, simplement passée chez le garagiste pour resserrer quelques crans et quelques pignons, huiler tout ça de frais, changer quelques pièces pour en gonfler encore les performances, déjà hors de portée de toute concurrence, histoire que la jeunesse ne risque pas de manquer d'entendre, avec ses tympans dégénérés par l'exposition au compressé et au pré-zappé, comment ce moteur homme-machine-là ronfle et pulse, et leur fissure tous les os du corps. Terence Fixmer vient de la techno - en tant que milieu professionnel - mais de l'EBM dans son cœur : c'est ainsi que les choses sont présentées à l'époque du disque, et ma foi, c'est un bon résumé de ce qu'on entend ; d'autant qu'alors, ce n'était pas là ce qu'il était convenu de dire pour sortir de tout à n'importe quoi comme album, de la même manière qu'à une autre époque c'était "le krautrock", ou "John Carpenter".

Mais trêve de règlement de comptes sur le dos des ambulances du born again grouft : tous les morceaux de Between the Devil... parleront - directement à votre corps, bien entendu - de vous battre, avec une flegmatique absence de pitié, au beau milieu de la piste, d'y danser, avec une furie sur-virile, ou d'aller draguer accoudé au bar, avec un cure-dent non moins flegmatique pour y passer vos nerfs en permanence tendus comme des câbles de chantier ; à divers degrés de l'un ou de l'autre et de leur éventuelle simultanéité, en toute fluidité comme il se doit : Between the Devil..., décidément, résolument, est un album de bar, et il fournit donc les cocktails, aussi précis que savants, requis pour que la chose se passe dans du velours ; pour la main de fer, elle va sans dire, puisque l'expression "Douglas McCarthy" signifie les deux, en langue chanteur : "fer" et "velours". L'album dont il est question est au-delà même de cette expression éculée, et de ses balises faiblardes : l'acier trempé dans le smoking sur mesure de Daniel Craig ; avec par-dessus ces traits cabossés de nervi un sourire fin comme une lame de rasoir : voilà le duo Fixmer/McCarthy ; le disque est une impitoyable avoinée de sonorités aussi précises que glacées, dépouillées de tout le decorum dark-fitness et cybertruc, pour ne garder qu'un concentré de pure humanité contondante. Imaginez Joe Pesci dans Plastic Noise Experience, ça vous donnera une vague idée.

Inutile donc de citer et décrire un seul titre du disque : ce que vous avez ici devant vous est une collection de corrections, dans les règles de l'art de la dérouillée ; une massive et continue injection de testostérone, à vous en faire nager le système nerveux tout entier dans une limpide béatitude terrifiée. Profitez bien du moment suspendu qu'est la plongée intitulée "Freefall", en préambule, avec ses faux airs waveux (vous découvrirez bien assez tôt qu'il n'y a là nulle contradiction ni rupture de ton, et que votre vieux Dougie peut se montrer à son plus lover, comme on l'a dit, tandis même qu'il énuclée avec la cuiller à Martini, dans le plus pur style Robert Carlyle)... Profitez ; jouissez ; ce n'est que le début d'une expérience mémorable.

 

Bon, d'accord, soyons fair-play : accrochez vous quand même à vos chaussettes avant que "Destroy" ne vous tombe sur le matricule ; après, il sera trop tard.

-gulo gulo, ce mois-ci
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