Alice
 

De l'autre côté du miroir...

Tôt ou tard, c'est mauvais pour la santé

CURVE - Doppelgänger 

CURVE : Doppelgänger

(1992, Charisma records)

Doppelgänger

Parler de Curve, de ma déesse pour toujours, Toni Halliday, des guitares empoisonnées de Dean Garcia, de cette atmosphère de thriller sulfureux et sanglant... Mon dieu que ça pince le coeur. Et ça fout rien qu'un peu la haine quand on se lance dans les études comparatives des carrières et des récompenses des anglais et de leurs pauvres clones ricains tout miteux, j'ai nommé Garbage. Doppelgänger, j'aimerais bien vous dire que c'est le meilleur album de brit-pop au monde - pour être franc, j'en suis absolument convaincu, et n'est pas encore né celui qui parviendra à me convaincre du contraire - mais j'ai tendance à penser qu'il est nettement plus que cela ; je veux dire, dans un contexte avec une historicité et des conséquences sur le long terme, quoi. Faut dire que Doppelgänger, dans son style typiquement electrorock post-Loveless, il est genre infiniment meilleur que Loveless lui-même (de toute façon de MBV, j'ai toujours préféré Isn't Anything), et ma foi, j'ai pas trop l'impression qu'il ait trouvé successeur depuis. En même temps, quel disque. Y'en a des Soundpool et des School Of Seven Bells qui auraient kiffé avoir ne serait-ce qu'un centième de son charisme pornographique. Doppelgänger, c'est déjà un greatest hits en soi. Pas un temps mort, pas un soupçon de bandaison litigieuse, pas la moindre dégoulinure de barbe-à-papa. Juste les restes d'échanges répétés de fluides en tout genre, et une impression de turgescence au féminin pratiquement imparable. L'anti-shoegaze à l'eau-de-rose, voire l'anti-chougaze tout court. 

Autrement dit, du rock. Du vrai. Du d'écorchée vive qui aime faire l'amour dans le noir. Du d'écorchée vive qui de manière générale aime le noir. Et n'allez surtout pas lui coller une pauvre étiquette goth, ça fera tâche avec celle où il y a écrit Christian Dior, juste à côté. Toni Halliday, vous dis-je. La Reine (des succubes). Une gueule de rêve pour quiconque aime un minimum la froideur, un regard tétanisant et une voix à te faire trembler des orteils jusqu'au sommet du crâne : le fatal incarné. Et celui qui prononce les mots Shirley ou Manson rejoindra son home-sweet-home avec des membres en moins, putain. En fait, chaque titre de Doppelgänger transpire le girl power, la croqueuse-briseuse d'homme assumée. Ça ne parlerait même pas tant à votre côté féminin refoulé qui trémousse son petit cul sur ses airs préférés de Texas (Say What You Want ? Quelqu'un ?), qu'à votre côté purement hétéro et preneur de risque (délibérément maso ?) qui aime se faire de vilaines frayeurs avec des gonzesses capables de pulvériser des virilités en série. C'est pas bien compliqué, Toni Halliday, quand je l'entends, je sais déjà qu'elle roule plus vite que moi ; qu'elle vit plus dangereusement que moi ; qu'elle tient mieux l'alcool que moi ; qu'elle se couche plus tard et qu'elle se lève plus tôt que moi ; et je sais surtout que demain elle aura disparue à l'aube, sans laisser son 06. 

Enfin bon... On en oublierait presque l'immense Dean Garcia, bon sang ! Les lignes de basse qui humilient toute forme de trip-hop et de dub possible - on est anglais ou merde ? - avec leurs ondulations fiévreuses qui vous palpent les organes génitaux sans la moindre pitié - agressivement, sensuellement, alternativement, tiens - et je ne parle même pas de ces (irrésistibles et supralancinantes) guitares. Évidemment que Dean Garcia a écouté U2 comme un ouf, évidemment que The Edge doit être l'un de ses nombreux pères spirituels, et ensuite ? Ça ne l'a pas empêché de le surpasser en tout point. De créer des mélodies autrement plus abrasives. Capables de foutre le feu à ton froc comme à ta voiture comme à ton village de pouilleux. Je pourrais, si j'avais le temps, vous parler des heures durant de chaque titre, de ce qu'ils provoquent en moi, sur moi, au-dedans de moi, et de moi sur les autres, mais ça ne serait pas très propre. Aussi je me contenterai simplement de dire que dans Doppelgänger, il y a onze morceaux qui rivalisent de magie, et que parmi ces onze morceaux, il y en a un tout particulièrement qui me rend complètement fébrile : j'en tairai le nom pour vous obliger à tous les écouter.

Bordel.. vous voyez ce que c'est que de fondre sous la canicule ? En ce moment même ? Bah transposez cette fonte dans la suite parentale d'une villa de Richard Meier, vue sur le lac, couché de soleil, etc. Retournez-vous, voyez les draps, voyez surtout la gueule des draps, orangeâtres, odoriférants et poisseux, voyez le corps partiellement dénudé de celle qui s'y abrite pour quelques heures encore, voyez maintenant son regard et voyez comme elle ne vous voit pas. Souffrez. 

 

-Krokodil, ce mois-ci
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